Pour mesurer l’évolution des mentalités, il faut assister aux enterrements. Ils c
onstituent des révélateurs de comportements dans un moment extrêmement sensible, car on y retrouve plusieurs paramètres importants : la mort, la famille, la religion ou l’athéisme, la proximité. Les fondements de la société se retrouvent en un laps de temps extrêmement court. Ils se confondent, s’opposent, se conjuguent au gré des situations, mais il est impossible de tricher. Il fut ainsi une époque où cette fin de l’appartenance au monde des vivants ressemblait à une fête. D’ailleurs, les véritables croyants, extrêmement rares, célébrent ce passage (vers un autre monde?) comme un moment heureux, puisque le meilleur est promis à celui qui espère en une autre facette de la vie. Dans un remarquable livre intitulé " Les tilleuls de Lautenbach " Jean Egen raconte une cérémonie alsacienne de ce type, et plus encore les festivités qui ont suivi le décès de sa grand mère aubergiste. Un moment exceptionnellement pittoresque… mais d’une vérité réconfortante. Notamment, les agapes dans l’auberge qu’elle tenait. " Dans la rue que nous remontons, les cuisines exhalent de puissantes senteurs, des cavernes se creusent dans nos entrailles. Hier, j’ai vu Elise (NDLR : la cuisinière) se faire du mauvais sang , elle disait que le chagrin allait nous affamer, elle réclamait les moyens d’assouvir nos fringales, depuis deux jours que la tribu campait et mangeait à l’auberge, la basse cour et le clapier se trouvaient décimés, il n’était pas question de poursuivre le massacre, ma mère et les tantes avaient tenu conseil pour composer le menu du repas funéraire…". Suit une extraordinaire description de ce banquet, durant lequel toute la famille noyait son chagrin dans les victuailles et la boisson.
Partant du principe que la mort ne peut pas être évitée, l’événement était transformé, il y a plus de 50 ans, en fête familiale de solidarité autour d’une table. Cette tradition véritablement " religieuse " a quasiment disparu, signe que les obsèques n’ont plus aucune signification réelle. On en est arrivé à l’industrialisation du départ pour l’au-delà…et à son aseptisation totale.
OFFICE RELIGIEUX MINIMUM
Hier après-midi, par exemple, je suis allé assister, en la chapelle de l’Hôpital Saint André à Bordeaux, à un office religieux minimum autour d’André Noguès, qui fut mon père en journalisme sportif à Sud-Ouest. Un véritable supplice, un authentique moment de froideur pure, une catastrophe affective. Une illustration de la négation par les générations de la sincérité de l’adieu. Au bout de son voyage terrestre, s’il n’y a aucun véritable effort de mémoire, aucun moment de vrai partage, aucune complicité entre l’officiant et l’assistance autour de la personnalité de celui qu’elle était venue honorer, la cérémonie devient totalement artificielle. Autant partir de nuit, comme ces comédiens maudits du XVII° siècle à qui on reprochait de voler l’âme des autres.
André ne croyait pas trop en une prolongation de son long match personnel sur le terrain merveilleux de la terre. Il eut pourtant droit à une cérémonie religieuse la plus théologique possible, avec un commentaire extrêmement abstrait des Evangiles. Le prêtre dévolu à une tâche abstraite, n’eut pas un seul mot sur la personnalité ou la vie d’André. Insupportable pour moi de constater qu’il avouait avoir eu un seul renseignement sur la personne dont il devait assurer le dernier rendez-vous avec celles et ceux qui l’aimaient : " je crois, selon le coup de téléphone que j’ai eu tout à l’heure, qu’il était journaliste… ". Ce fut la seule et unique référence à une vie professionnelle et plus encore à une passion dévorante.
André, mort d'un cancer du poumon foudroyant, qui utilisait, en permanence, pour masquer son anxiété naturelle, le rideau de fumée de l’humour décapant ou sophistiqué, aura été, paradoxalement, le grand absent de ses funérailles. Ce rapport totalement impersonnel avec la mort constitue le germe de la perte de confiance des femmes et des hommes sincères envers une église anonyme, déconnectée de la réalité et de la proximité.
J’aurais tant aimé, ne serait-ce que pour le remercier, dire qui était celui que je respectais et que j’aimais pour sa gaieté naturelle, sa courtoisie, son sens du détail, son honnêteté intellectuelle et sa perpétuelle indulgence à l’égard des défaillances des autres. Je sais, vous allez me rétorquer que c’est du formalisme et que quand on est mort, allongé dans un cercueil, au pied d’un autel, ce dialogue post mortem n’a aucune importance. Comme les décorations, les nécrologies qui ne sont que des vanités plus ou moins factices, mais tout dépend de la sincérité qu'elles portent.
ON NE SAIT NI VIVRE, NI MOURIR
" Un repas d’enterrement serait le bienvenu. Mais nous ne sommes pas en Alsace. Nous échangeons quelques fadaises, en buvant du jus de fruits. Pauvre maman ! Elle avait bien raison quand elle disait qu’à Paris on ne savait ni vivre, ni mourir ! ". A Bordeaux aussi. Telle est la conclusion du chapitre que Jean Egen consacre à l’enterrement de sa mère à Pantin, où elle est morte, déracinée, à l'hôpital. Il en mesure avec désarroi le caractère totalement abstrait, pauvre sentimentalement et plus encore dénué de toute humanité. Il n’y a plus que dans les villages où la mort demeure une affaire de cœur. On l’a bien vu dans la triste période caniculaire, où l’on expédia les obsèques pour vite effacer la honte de l’indifférence que suscitaient les disparus.
Notre société des apparences transforme l’affection, l’amitié, l’amour en spectacle. La simplicité n’a plus sa place, car elle ne gomme pas l’envie permanente de spectacle. La religion, sous toutes ses formes, se laisse gagner par des pratiques venues d’Outre Atlantique. Par exemple, le prêche prend, désormais, dans ces moments douloureux le pas sur le partage. Hier, si nous n’avons pas eu droit à un seul mot sur André, nous avons accepté sans sourciller le commentaire d'un texte de l’Evangile, un peu comme si les mots abstraits effaçaient l’absence totale de concrétisation de leur sens supposé.
Je n’ai cessé de me demander si, dans le fond, la présence ou l'absence du mort, aurait changé quelque chose au déroulement de cette cérémonie. Le seul lien avec lui reposait sur le choix de deux cantiques orthodoxes, d’une extrême sensibilité. Le reste : on pouvait aisément s’en dispenser.
RECROQUEVILLES SUR DES RITES OBSOLETES
La religion va devenir étrangement inhumaine, en se formalisant outrancièrement. Elle ne survit parfois qu’avec des personnes recroquevillées sur des rites obsolètes. Elle refuse de s’ouvrir sur un monde qui évolue, et qui souhaite peut-être renouer avec la sincérité. Hier, nous venions partager, pas recevoir. Nous venions retrouver, pas subir. D’ailleurs nous sommes vite allés boire un coup, une fois la messe dite, afin de nous serrer les coudes autour de celui qui aurait allumé une énième cigarette pour masquer sa désapprobation. Nous avons parlé de lui en riant.
André aurait aimé, avec son tact, que nous célébrions, à notre manière, sa sortie du terrain après le seul " carton rouge " qu’il ait reçu dans sa carrière. Je suis certain qu’il aurait trouvé un calambour ou une plaisanterie pour clore dignement sa carrière. Par exemple, il aurait lancé cette phrase de Woody Allen : " Ce n'est pas que j'ai peur de la mort, je veux juste ne pas être là quand ça arrivera ".
Justement, André. Justement on a regretté que vous n’ayez pas été là, hier.
Mais je déblogue…
Les tilleuls de Lautenbach de Jean Egen chez Stock