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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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PRENEZ VOTRE BASTILLE !

Le 13 juillet, une rumeur se répand dans Paris. Elle enfle et porte sur les troupes royales dont on attend l’entrée en force dans la capitale pour mettre les députés aux arrêts. De fait, des corps de troupes sont rassemblés au Champ de Mars et aux portes de Paris. Un comité permanent, la "municipalité insurrectionnelle", est formé pour faire face à la menace. Il se substitue à la vieille municipalité royale qui est constituée de notables cherchant seulement à éviter tout incident.
Au matin du 14 juillet, des artisans et des commerçants se rendent en défilé à l'hôtel des Invalides, en quête d'armes, pour empêcher l’armée royale professionnelle de prendre la contrôle de l’assemblée. Le gouverneur de Sombreuil cède aux émeutiers et ouvre les portes de l'hôtel dont il avait la garde. La foule fait irruption dans l'arsenal, et emporte 28.000 fusils et 20 canons. Mais il lui manque encore de la poudre... Les émeutiers rugissent : "A la Bastille !" La rumeur prétend en effet que de la poudre y aurait été entreposée.
Au demeurant, ceux qui seront ensuite assimilés au Peuple ont une revanche à prendre sur la vieille forteresse médiévale, dont la masse lugubre lui rappelle à tout moment l'arbitraire royal et les fameuses lettres de cachet. La garnison se compose de 82 vétérans, dits "invalides", et d'un détachement de 32 gardes suisses. Face à elle, les émeutiers ne font pas le poids. Ils sont un millier seulement, sans commandement et sans armes lourdes. Le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, se persuade qu'il doit gagner du temps pour permettre à une troupe de secours de le délivrer des émeutiers. Il se déclare prêt à parlementer avec trois délégués, et retient ceux-ci à déjeuner. Il s'engage à ne pas tirer, sous réserve que les assaillants ne tentent pas d'entrer dans la forteresse. Mais une explosion mystérieuse émeut la foule. La foule crie à la trahison.
Un groupe audacieux pénètre dans l'enceinte par le toit du corps de garde, et se jette sur les chaînes du pont-levis à coups de hache. De Launay, sans expérience militaire, perd ses moyens. Il donne l'ordre de tirer. La garde suisse fait des ravages chez les assaillants. On compte une centaine de morts… alors que, bien souvent, on prétend que cette aventure historique fut moins violente que cela.

LE PARTI DES EMEUTIERS
Tout bascule avec l'arrivée de deux détachements de gardes français. Ces soldats, eux aussi professionnels, chargés de veiller sur la capitale, prennent le parti des émeutiers. Ils vont leur assurer la victoire. Sous le commandement de deux officiers, Élie et Hulin, ils amènent deux canons et les pointent sur la Bastille. Il s'ensuit un début d'incendie à l'entrée de la forteresse et quelques pertes chez les assiégés. Il est 4 heures du soir.
De Launay se ressaisit, ordonne soudain le feu à outrance, puis tente de faire sauter les magasins de poudre. Mais ses " invalides " lui imposent de brandir un mouchoir pour parlementer. Le feu cesse. Le lieutenant de Flüe exige les honneurs de la guerre pour se rendre. On les lui refuse, mais le dénommé Élie, du régiment de la Reine, confirme par écrit les termes d'une capitulation qui assure la vie sauve aux défenseurs. Les ponts-levis sont abaissés et la foule se rue dans la forteresse, oublieuse des promesses d'Élie.
Les gardes suisses, qui ont eu le temps de retourner leurs uniformes, sont pris pour des prisonniers et épargnés. Mais la foule lynche les malheureux " invalides " tandis que le marquis de Launay, qui a tenté de se suicider, est traîné dans les rues de la capitale avant d'être décapité par… un boucher. Sa tête est fichée sur une pique et promenée en triomphe à travers le faubourg, ainsi que les têtes des autres défenseurs de la Bastille. Ce rituel macabre, inédit dans l'Histoire du pays, illustre le basculement de la Révolution dans la violence.

PERSONNAGES DE MINABLE ENVERGURE
À la Bastille, on libère les détenus au prix d'une légère déception, car il ne s'agit que de sept personnages de minable envergure (escrocs, faussaires, délinquant sexuel,...). Au demeurant, les émeutiers sont surpris de découvrir des chambres spacieuses et d'un grand confort, à l'opposé des cellules de torture que décrivaient complaisamment dans leurs brochures les intellectuels qui avaient eu, comme Voltaire ou le marquis de Sade, l'occasion de séjourner à la Bastille. Le soir même, Palloy, un entrepreneur zélé, unit 800 ouvriers, et entreprend la démolition de la vieille forteresse dont les jours étaient de toute façon comptés.
À Versailles, Louis XVI note dans son journal à la date du 14 juillet, ce mot qui entrera définitivement dans l'Histoire : "Rien"... Mais il ne s'agit que du résultat de sa ...chasse habituelle. Surpris par la violence populaire, le roi se retient de dissoudre l'Assemblée. Les députés, dans une séance mémorable présidée par l'abbé Grégoire, prennent la résolution de siéger en permanence (les temps ont bien changé). La Révolution peut suivre son cours. Le premier anniversaire de l'événement donnera lieu à une grande réconciliation nationale, la Fête de la Fédération, et beaucoup plus tard, en 1880, la IIIe République, en faisant du 14 juillet la Fête nationale, consacrera la réconciliation de la France de l'Ancien Régime et de celle de la Révolution.
LES BELLES IMAGES DES LIVRES
Bien peu de celles et ceux qui sont devenus, grâce à cette émeute, des… citoyens, connaissent, dans le fond, la réalité du 14 juillet 1789. L’Histoire ne se raconte plus, elle s’analyse et se synthétise en de grands mouvements sociaux, en grands courants, en résumés plus ou moins tendancieux. Les belles images des livres ne parlent plus, car elles sont considérées comme obsolètes, trompeuses en ne présentant qu’un événement ou un personnage déconnectés de leur contexte. Or on ne retient finalement que des symboles forts, qui émaillent le parcours du temps et permettent de ne pas s’égarer. Des dates, des hommes, des femmes, des instants, des faits parlent plus que des grandes théories.
Si matériellement il n’y a plus de lieux à attaquer il faut bien convenir qu’il reste encore bien des " bastilles " à prendre. Rançon du modernisme, elles sont désormais virtuelles, et malheureusement beaucoup plus difficiles à identifier, à assaillir et à contrôler. Elles ne se caractérisent pas par l’épaisseur de leur murs, par la puissance de leurs canons, ou l'importance de leur garnison. Il serait extrêmement difficile de leur donner même une forme, une silhouette, une représentation, car ce ne sont que des concepts et des mots. Ils peuvent parfois être meurtriers, et enfermer à vie des êtres et des personnes dans l’exclusion ou la souffrance.
Prendre une bastille intellectuelle nécessite, désormais, au moins autant de courage qu’en ont eu les émeutiers parisiens. Il faut, en effet, sans cesse  lutter contre le pire des enfermements, celui de l’opinion dominante, celui qui voudrait, au nom de la sécurité, de l’efficacité, du profit, faire perdre de vue les éléments fondateurs des principes républicains.
Chaque jour, il y a une " bastille " à faire tomber pour ouvrir les portes de la liberté. Il y a de la poudre à trouver pour faire sauter les verrous des barrières interdisant l’égalité. Et croire que dans notre société, plus de 217 ans après que les quelques avant-gardistes parisiens aient scellé, dans le combat, le pacte de la fraternité, il n’y a plus d’efforts à accomplir dans ce domaine, relèverait de l’utopie béate.
Tous les privilèges n’ont pas véritablement été abolis dans la nuit du 4 août 1789. Ils ont été génétiquement modifiés et sont devenus moins caricaturaux que ceux que les révoltés parisiens refusaient de voir se perpétuer. Il se sont même amplifiés, creeusant un fossé encore plus gigantesque qu'en 1789 entre les catégories sociales, les peuples, les races, les générations.
Il suffira d’écouter la manière dont les télévisions privées et… publiques présenteront cette journée. Aucun doute, elle n’est plus celle de la République mais celle du clan qui la maîtrise. Il l’a confisquée à son profit pour en faire un show de résurrection politique.
Mais je déblogue…  
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