L’un des rôles que doit assumer un élu local, consiste à renforcer ou donner une identité à sa cité, afin d’éviter qu’elle ne sombre, tôt ou tard, dans l’anonymat synonyme, à terme, d’une léthargie préjudiciable au bien vivre des habitants permanents dont il a la charge. La tâche est de plus en plus dure en raison de la concurrence farouche existant entre collectivités locales, ainsi que de l’absence de moyens financiers.
En effet, il y a
deux facettes de cette action de promotion indispensable à l’économie locale :
l’une, très facile, repose sur
un patrimoine ou une tradition existants
qu’il suffit de valoriser, l’autre, beaucoup
plus exigeante, consiste à créer de toutes pièces une
référence forte. Il faut, dans les deux cas,
convaincre de l’utilité des dépenses dans une période où l’on souhaite
rentabiliser effectivement toute action publique.

Or, les
loisirs, la culture, les manifestations populaires coûtent, aux yeux du contribuable, plus qu’elles ne rapportent directement.
Samedi soir, je suis allé assister à la reconstitution de la bataille de Castillon, considérée comme un rendez-vous exemplaire en la matière. L’association gestionnaire a connu des crises de croissance ou de défiance. Il est vrai que c’est une extraordinaire machinerie, que j’ai pu vivre côté coulisses. Plus de 600 bénévoles de tous les âges s’affairent pour contenter, lors d’une douzaine de représentations, plus de 25 000 spectateurs. La partie visible, confiée à des professionnels encadrant une troupe motivée, est largement plus médiatique que celle, obscure, qui tient la boutique au sens propre et au sens figuré. Une énorme machinerie, dont les retombées sur le territoire ne cessent de progresser. Toutes ne trouveront pas grâce auprès des gestionnaires, mais pourtant elles sont essentielles.
PARTAGER UN ACTE POSITIF DE CONSTRUCTION
En effet les reconstitutions, les festivals, les concerts, les plus petites initiatives d’ouverture culturelle offrent les occasions de partager la construction d’un acte positif destiné aux autres. Et, plus que jamais, ce doit être une priorité sociale. Cette forme d’engagement
citoyen, que je défends avec acharnement, je l’ai retrouvé à Castillon, dans le sous-bois du site de Castengens, où j’ai tendu l’oreille vers des groupes responsables, capables d’admettre l’autocritique, ou de se pencher sereinement sur un " drame " survenu la veille su soir, avec la mort d’un cheval sous son cavalier en fin de soirée. Jeunes et moins jeunes, au coude à coude, rmistes, retraités, enseignants, viticulteurs propriétaires, ouvriers agricoles, " comtesse véritable ", manants, enseignants, élèves, fonctionnaires, artisans… recherchent uniquement à présenter ce qu’ils considèrent comme un moment fort de la vie de leur territoire. Leur investissement est purement gratuit. Il s’agit véritablement d’un miracle permanent, si l’on en croit les augures qui prétendent que le bénévolat se meurt, que l’engagement désintéressé ne trouve plus preneurs, que la télévision a tous les pouvoirs. Je crois plus prosaïquement que les gens se bougent quand on leur offre une véritable opportunité de se… bouger. Ils le font beaucoup plus volontiers dans la proximité et le plaisir d’être utiles que dans l’éloignement et le conflit. La disparition d’une initiative fédératrice génère donc une déchirure parfois durable dans un tissu social de plus en plus fragile. La réparation n’est pas quantifiable, mais elle finit toujours par coûter extrêmement cher.
SYNERGIE ENCORE INSUFFISANTE
Dans le domaine économique, il est intéressant de vérifier que l’économie locale bénéficie toujours de la notoriété d’un site, d’une tradition, d’une manifestation. A Castillon, selon les étés, depuis trois décennies, ce sont environ 5 à 6 000 repas qui sont confectionnés et servis sur le site, à partir de denrées achetées sur place. Les restaurants, le camping, les hôtels, bénéficient du passage d’un soir, et il arrive qu’ils souhaitent que… la bataille n’en finisse jamais. Une synergie, encore insuffisante, s’est créée entre les " acteurs " du secteur les plus dynamiques.
Les professionnels du spectacle (metteur en scène, éclairagistes, artificiers, musiciens, monteurs de gradins…) prennent une bonne part du budget. On dit qu'un € de subvention investi, c'est huit à dix € injectés dans l'économie locale. C'est difficile à vérifier, mais c'est un ordre d'idée qui paraît à peu près cohérent.
Même si on ne vient pas toujours de loin pour assister à une reconstitution ou à un concert, il y a toujours matière à faire vivre une initiative culturelle, en sachant l’adapter à la clientèle potentielle, et en lui donnant une dimension originale. La difficulté essentielle réside sur ce dernier paramètre.
Le public devient passionné et donc extrêmement " pointu " : il en veut pour son argent ! L’énorme difficulté que rencontrent maintenant les organisateurs tient à la grande vogue des spectacles gratuits. Dès qu’ils parlent de " droit d’entrée ", ou même de " participation aux frais " (on oublie en effet très souvent que la puissance publique a déjà contribué à diminuer la prix réel), ils se heurtent aux priorités induites par le pouvoir d’achat. La gratuité a tué la qualité, et a même singulièrement mis à mal une part des structures existantes, qui sont accusées de pratiquer des prix prohibitifs.Les grands festivals dits de qualité ne vivent donc plus que sous perfusion, et sont sur le fil du rasoir financier. Beaucoup d’autres finissent par s’autofinancer.
SYMBIOSE ENTRE UN NOM ET UN RENDEZ VOUS
Pourtant, les rendez-vous bien " tra
vaillés " sur le plan du contenu constituent d’extraordinaires faire valoir pour un village ou une ville. Certains d’entre eux n’existent même que par la symbiose entre leur nom et un rendez-vous d’exception. Honnêtement qui ferait un voyage vers Marciac, charmante ville bastide du Gers et ses 1229 habitants, si son Maire actuel Jean-Louis Guilhaumon, n’avait pas eu l’idée d’y installer l’un des plus célèbres festivals de jazz ? Qui connaîtrait La Chaise-Dieu si la musique sacrée n’envahissait pas une fois l’an son abbaye bénédictine, depuis 1966 ? Qui saurait où se trouve Pougne-Hérisson si le " nombril du monde " ne s’y installait pas de temps en temps ? A l’échelle internationale (Cannes, Bayreuth, Venise…), nationale (Avignon, Orange, Aix en Provence, Juan les Pins…) ou régionale, une manifestation donne une aura particulière à des lieux déjà célèbres ou " oubliés ". Il y aurait beaucoup d’autres exemples à donner. L’investissement des bénévoles leur est indispensable même si, selon les organisations, il est plus ou moins affirmé. La Bretagne a bâti toute sa stratégie de développement estival sur quelques points forts, dont l’impact économique s’avère irremplaçable en une époque où les gens ne se contentent plus de " bronzer idiots ". Malgré, par exemple, une saison touristique 2005 en demi-teinte, la fréquentation des 180 festivals (du film documentaire au théâtre en passant par la musique traditionnelle, le rock ou la techno) a globalement continué à augmenter. Le Festival interceltique de Lorient avait enregistré le nombre sans précédent de 116.000 billets vendus, le Festival du chant de marin avait accueilli 120.000 visiteurs à Paimpol (Côtes-d'Armor), et la Route du Rock de Saint-Malo avait passé la barre des 30.000 spectateurs contre 25.000 en 2004. Les statistiques en Provence Alpes Côtes d’Azur seraient sûrement encore plus significatifs.
La recette consiste le plus souvent à conjuguer la tradition et les lieux patrimoniaux séculaires, ou à s’inspirer de cultures, et de supports très divers. Bizarrement, cette montée en puissance extraordinaire cadre mal avec un contexte de repli sur soi, d’égoïsme rampant. Un peu comme si " l’homo estvivalus " était totalement différent de " l’homo electoralis ". On peut rêver, et mettre les électons présidentielles en été... Question festival : on a déjà les vedettes en photos dans Gala, VSD ou Voici!
Mais je déblogue…
Photo de Marciac 2006 (ci-dessus) d'Eric Mouchet