Le grand débat autour de la fusion Gaz de France-Suez tourne sur le principe de l’indépendance énergétique de la France. Pas un seul expert, tant soit peu honnête, ne peut affirmer le contraire : cette capacité sera décisive en cette première moitié du XXI° siècle, alors que la maîtrise des ressources en eau sera celle de la fin du XXI° siècle. L'épuisement programmé de ces éléments clés du progrès approche, et aucun événement stratégique, dans le monde actuel, n'a une base autre que cette réalité. Les grandes manœuvres planétaires tournent autour des zones pétrolières ou de celles qui contiennent encore des réserves potentielles de gaz comme, dans cinquante ans, il sera indispensable de " tenir " les lacs et les zones glaciaires.
Or, dans ce contexte extrêmement préoccupant, le gouvernement transforme en enjeu idéologique pur la privatisation des entreprises qu’il maîtrise un peu plus que les autres. Faut-il que les lobbies soient puissants pour qu’une volonté politique confine à l’autisme. Il accélère toutes les procédures, il bouscule les ordres du jour, il se hâte à boucler, à six mois désormais d’une échéance électorale capitale pour ce genre de sujet, un dossier pourtant peu urgent.
LA COUPE DU MONDE SUEZ Cet empressement à conclure a paru au moins suspect à un " pauvre " sénateur vert Jean Desessard qui a annoncé son intention de saisir la justice sur l'invitation, par le groupe Suez, d’une vingtaine de parlementaires lors de la Coupe du monde de football. Il a relié ce lobbying à l'examen, par des élus pressés, du projet de loi sur l'énergie qui prévoit la privatisation de Gaz d
e France, en vue de sa fusion avec Suez. "Ces cadeaux, coûteux, posent la question des limites déontologiques et légales à ne pas dépasser à ce sujet. C'est pourquoi nous demandons au Procureur de la République d'ouvrir une enquête sur le lobbying de Suez". Au-delà de ce fait précis, les Verts demandent la création d'une commission d'enquête parlementaire au sujet du lobbying en général, "afin de nous doter de règles aptes à départager le lobbying légitime du trafic d'influence". Le gouvernement a illico demandé l'urgence sur le projet de loi sur l'énergie, afin de réduire le nombre de navettes entre les deux assemblées, en vue d'une adoption rapide et définitive le 8 novembre. Y’a-t-il cause à effet ? Dans tous les cas, c’est une réalité…française. Rien n’empêchera la privatisation forcenée de se dérouler, et surtout rien n'empêchera de voir une "russification" de la fourniture d’énergie s’installer, puisque un seul patron possèdera le pouvoir d’en décider. Suez achètera un club de football et n’aura plus de problème pour inviter les parlementaires à contempler les prouesses des grandes vedettes du ballon rond.
Pendant ce temps sur d’autres continents, les nouveaux dirigeants font exactement le chemin inverse de la France. Ils tentent, avec une conviction de chaque instant, de verrouiller leurs sources d’énergie, afin de ne plus être tributaires des grandes multinationales, promptes à les piller au prix le plus bas. L’exemple vient de la Bolivie, où l’on retrouve alors les Français… de l’autre coté de la table des négociations.
L’ENERGIE EXCEPTIONNELLE DE MORALES
Avec une… énergie exceptionnelle, Juan Evo Morales, ce leader syndical et politique né sur l’Altiplano, dans le village de mineurs d’Orinoca, n’a pas cessé de se battre pour que son pays dépossède les grandes compagnies de leurs droits à exploiter sans aucune retombée pour la Bolivie, accordé par son prédécesseur il y a dix ans. Cet attachement aux maigres richesses du sous- sol vient probablement de ses origines amérindiennes inspirant son action, et qui ont profondément marqué sa campagne présidentielle. Son programme, plus que de Gauche, avait provoqué le déchaînement de la CIA et du système Bush. En pure perte.
L’indien Aymara, pris pour un rustre par l’élite internationale, a tenu parole. Total, le fleuron des entreprises françaises, a cédé la première… et a signé le protocole de renationalisation de l’industrie pétrolière d’Amérique du Sud… Bizarre qu’un PDG tricolore n’ait pas réussi son lobbying en… Bolivie, alors que son collègue de Suez était sûr de son coup en France !
La signature symbolique, dans la même salle où l'ancien président Gonzalo Sanchez de Lozada avait décidé de la privatisation des secteurs du pétrole, des télécommunications ou de l'électricité, a eu lieu avant-hier, en présence d’Evo Morales, de dirigeants de Total, et de la firme américaine Vintage, lors d'une cérémonie exceptionnelle à La Paz. Depuis hier soir, le délai de six mois fixé autoritairement par le " politique " pour reprendre la main sur " l’économique " a expiré. Les multinationales devaient abandonner la majorité du contrôle de leurs opérations en Bolivie, sous peine de quitter le pays… Efficace et conforme aux… promesses électorales. Rare !
Si Evo Morales a reconnu en toute franchise que la présence de sociétés étrangères en Bolivie était cruciale pour le développement des réserves de gaz de son pays, il a réaffirmé avec conviction son engagement à protéger le contrôle national sur ses réserves d'hydrocarbures. "La Bolivie a réellement besoin d'investissement", a-t-il déclaré. "Nous n'avons que deux voies: nous endetter ou trouver des partenaires. Et ce soir, nous signons des contrats avec ces compagnies afin qu'elles deviennent des partenaires, et pas les propriétaires de nos ressources naturelles". Il faudrait qu’il vienne convaincre les députés UMP français de cette notion fondamentale. Une leçon de politique donnée par un Président hors normes... à des élus inféodés aux désirs libéraux européens.
PERTE DE LA MAITRISE PUBLIQUE SUR SON APPROVISIONNEMENT
Quand la Bolivie garantit sa maîtrise sur ses ressources, la France perd celle, publique, de son approvisionnement, qui est encore plus difficile à gérer. N’en déplaise au gouvernement et aux promoteurs de la fusion, celle-ci n’engendrera pas, en effet, un " gazier " pouvant peser que le marché mondial. Les griefs de Bruxelles et les réponses que propose d’y apporter la direction de GDF montrent que la nouvelle entité perdra la maîtrise des infrastructures d’importation, de transports et de distribution de gaz et qu’elle ne représentera que 14 % de plus que les capacités de l’actuelle entreprise nationale, puisque l’Europe l’obligera à céder à la concurrence des parts du marché évaluées à 21 %. Il n’y a absolument aucun effet de " masse " et donc aucun espoir de bénéficier de meilleures conditions d’achat de cette privatisation, tout comme elle n’aura que des effets pervers sur le prix de vente.
Les exigences de verser les meilleurs dividendes possibles aux actionnaires vont obligatoirement modifier les critères de gestion de GDF. Actuellement 90 % des approvisionnements de l’entreprise nationale se font sous forme de contrats d’une durée de vie comprise généralem
ent entre vingt et trente ans. Ils offrent au producteur une visibilité à long terme pour la commercialisation de sa production, ce qui lui permet d’effectuer les investissements colossaux nécessaires à l’amélioration de ses capacités. En échange, il concède des tarifs inférieurs aux distributeurs capables d’écouler son gaz. Le coût d’achat du mégawatt pour GDF est ainsi inférieur à 20 € alors que le prix du marché avoisine les 40 €. Pourquoi GDF-Suez privatisé continuerait-il à vendre son gaz au tarif " administré " alors qu’il peut réaliser une juteuse plus-value en profitant de ces accords, encore en activité ? En fait, le profit sera immense, car Suez qui est également fortement implantée sur le marché de l’électricité va pouvoir profiter du fichier de GDF (11 millions de foyers) pour proposer, avec le gaz, une offre complète, ce que ne pourra pas faire EDF… Car dans le fond, c’est là que se situe le véritable enjeu : affaiblir EDF et la rendre " privatisable " dans une seconde étape… avec en toile de fond le contrôle de la production d’énergie via le nucléaire.
Si Morales pouvait être candidat aux élections présidentielles en France, peut-être que l’on se remettrait à croire au pouvoir du " politique " pour préparer l’avenir. Car le laisser totalement entre les mains des commissaires européens et des PDG de multinationales, c’est tout bonnement suicidaire.
Mais je déblogue…
JE VOUS AVAIS PREVENUS MAIS VOUS NE M'AVIEZ PAS CRU...
Ma chronique L'AUTRE QUOTIDIEN "Un Fabius génétiquement modifié" et allez sur