Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

Publicité

GENERATION BRASSENS

L’Ecole normale, dans laquelle j’ai été interne durant 4 années avant 68, constituait un formidable creuset pour la citoyenneté et l’esprit de corps. On parlait alors de séminaire laïque, d’où je n’ai pas vu, jusqu’en juillet 67, sortir autre chose que des instituteurs convaincus de leur mission. Ce creuset, d’une extraordinaire efficacité, ne prétendait pas à fournir au pays des ténors de la pédagogie, mais des gens simplement prêts à apporter un savoir, avec une rassurante conviction. Certes, beaucoup d’entre eux, fils de petits fonctionnaires, d’enseignants, de petits commerçants, de modestes exploitants agricoles, savaient ce que leur avait apporté l’école de la République, et ils s’en considéraient, simplement, redevables. Bien entendu, ils symbolisaient la diversité d’un pays, grâce à un recrutement à un niveau évitant une sélection universitaire dont on sait combien elle est forcément de plus en plus élitiste. Souvent, sans l'EN, leurs études se seraient arrêtées au collège. 
Les instits de mon époque étaient, comme moi, des maîtres ouvriers des esprits et pas des ingénieurs dépités par l’idée d’avoir à mettre les mains dans le cambouis social. Ils savaient d’où ils venaient, et ils se contentaient d’être ce qu’ils étaient. Beaucoup d’entre eux ont ensuite cherché à progresser, mais sur les 70 de ma promotion seulement 2 ont abandonné la voie de la fonction publique. Tous les autres servent, à leur façon et avec leurs convictions, cette République dont ils étaient censés être les hussards noirs.
Du Préfet de région au directeur d’hôpital, en passant par le major de gendarmerie ou l’infatigable instituteur adjoint en CE2, ils ont tenus bon, malgré les aléas du demi siècle écoulé. Les valeurs enseignées se retrouvent dans tous leur parcours. Ceux qui ont " trahi " l’idéal laïque se comptent sur les doigts d’une main.

UN BOUILLON PERMANENT DE CULTURE
L’Ecole normale constituait alors une formidable marmite pour un bouillon permanent de culture. On s’y confrontait à travers les 4 promotions présentes, aux combats politiques, aux choix littéraires, musicaux ou cinématographiques. Il y avait des affrontements de clans constitués, de groupes, secoués par les soubresauts de l’adolescence, des individualités brillantes. Dans un internat strict, nous nous imprégnions de la vertu de l’échange, du débat, du partage, de la solidarité, fondement de la liberté de pensée, sans véritablement le sentir. Les discussions étaient interminables, les confrontations parfois intellectuellement musclées, les divergences souvent durables, mais il n’empêche que, chaque année, nous essayons encore de nous retrouver, autour du socle commun de notre formation citoyenne.
Bizarrement, le plus musclé des combats ne se situait pas entre marxistes (ils étaient bien évidemment nombreux et actifs) et anti-marxistes mais, selon moi, autour de Georges Brassens. Au début des années "yéyé" on assista à un clivage profond entre les admirateurs du chanteur à la moustache pour amateur de " chabrot " et fans du rock and roll dévastateur. La lutte fut sévère et incessante. Elle tenait de la guérilla pour le contrôle des quelques transistors.
Majoritairement, les partisans de celui qui rêvait d’être enterré sur la plage de Sète, se situaient dans une gauche plurielle ayant besoin d’un chantre. Jean Ferrat avec Potemtkine, Nuit et brouillard ou les merveilleux poèmes d’Aragon restait dans le cercle restreint des communistes purs et durs. Et quelques-uns finissaient, un jour ou l’autre, par rejoindre ce parti qui, contrairement à ce que l’on affirme souvent, ne faisait pas recette dans les écoles normales. Les autres étaient beaucoup plus instables.
Georges Brassens avait pour eux une toute autre dimension. Il rassemblait les amoureux de la liberté, voire d’une certaine forme d’anarchie de la pensée. J’en étais, et par exemple, alors que la Gauloise, la Gitane (avec ou sans papier maïs) étaient majoritaires, nous étions un certain nombre à bourrer nos pipes d’Amsterdamer. La bouffarde allait de pair avec l’admiration pour le chantre du gorille. Les " philos " tenaient Brassens en haute estime mais il avait aussi ses partisans parmi les " matheux ". Les "Sciences Ex" étaient beaucoup plus diversifiés. Mais je vous parle d'un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître !

IMPERTINENCE, HUMANISME, INSOLENCE
J’ai vu une fois ce fils de maçon, qui travailla comme ouvrier chez Renault avant de se lancer dans la chanson qu'il marqua de son impertinence, de son humanisme, de son insolence calculée, sur la scène du Fémina à Bordeaux, il y aura exactement 40 ans dimanche prochain. La simplicité même. La modestie personnifiée. Une souffrance vraie, pour cette exhibition à laquelle il n’était pas prêt.
Une guitare, deux musiciens, un éclairage minimum et des textes que personne ne pouvait s’empêcher de murmurer. Il était malheureux de ne pas pouvoir mieux faire, comme ces merveilleux ouvriers qui ne savant pas parler autrement qu’avec le talent de leurs mains. Brassens était un ébéniste qui sculptait les mots dans le chêne de la vie auprès duquel il se plaisait.
Comment ignorer la modernité de sa " chanson pour l’Auvergnat " dont certaines paroles ont une signification intemporelle qui pourrait inspirer bien des politiques actuels de gauche. Relisez les, ou écoutez Georges les égrainer et vous aurez un hymne vivant à la solidarité vis à vis de toutes les exclusions que notre société n’a non seulement pas su éliminer, mais qu’elle a même accentuées. Il n’a pas composé de chansons qui ne puissent résister au temps, qui n’aient une valeur universelle.
La tendresse des amoureux qui se bécotent sur les bancs publics est pourtant devenue rare. Il y a certes de moins en moins de ports où un bateau embarque, pour des périples amicaux, uniquement des copains à bord. Ce n’est plus à la mode. Je sais aussi qu’avoir mauvaise réputation ne gêne plus pour dominer dans les sondages, où s’installer dans un fauteuil présidentiel. Vous savez d’ailleurs, si vous êtes un habitué de cette chronique quotidienne, que " les braves gens n’aiment pas que l’on suive un autre route qu’eux "… Il aurait combattu l’effet de serre lui qui préférait qu’on lui parle " de la pluie et non pas du beau temps car le beau temps " le dégoûtait et lui faisait " grincer les dents " alors que " le bel azur le mettait en rage… " et chacun sait "qu’un p’tit coin de parapluie" vaut encore plus actuellement qu' " un p’tit coin de paradis ". Chasser le papillon ou voir "Margot donner la gougoutte à son chat" symbolisait à merveille cette France à la fois simple mais riche de douces émotions. Brassens, en véritable poète, transformait un brin de vie en scène merveilleuse.

DOUTE VIS A VIS DE L’ORDRE ETABLI
A l’Ecole normale, nous étions un certain nombre à nous inspirer de ce barde de l’anarchie, mort il y a un quart de siècle hier, pour manifester notre doute à l’égard d’une société de l’ordre établi. Les autres se plongeaient dans le rock de Chuck Berry, Elvis Presley ou de Gene Vincent pour contester un monde qui ne leur convenait pas. Ils cassaient les fauteuils, ils laissaient pousser leurs cheveux et ils fumaient des Lucky Strike ou des Camel. Une autre vision sociale se profilait. Elle annonçait le virage de l’américanisation et du yéyé !
Brassens dut résister et sut le faire. Le salut les copains d’alors ne disait rien de lui. Brassens était notre José Bové de la chanson. Il nous permettait d’entrer en résistance, et de devenir révolutionnaire, grâce à ce gorille qui défiait le pouvoir judiciaire ou qui fréquentait le marché de Brive la gaillarde. Quelques refrains imagés suffisaient à notre soif d’indépendance et à notre envie de défier quelques convenances.
Aucun autre auteur compositeur interprète n’a pris la place de celui qui exaspérait " les gens honnêtes ", qui était incompris parfois des " gens du peuple ", mais qui ravissait les gens " mal pensants ". Dans le fond, "tout le restant m’indiffère", car Brassens, j’aurai un jour ou l’autre rendez-vous avec vous, quelque part. Il me suffira de "passer le pont c’est tout de suite l’aventure"… je me "ferai tout petit", dans un coin où brûlera une cheminée. Je suis certain que je retrouverai vite le chemin de cette école normale où, heureux comme Ulysse, je rêvais d’un monde meilleur, et où je croyais que les combats les plus désespérés étaient les plus beaux. Grâce à toi, Georges, je le crois encore :
Mourir pour des idées, l'idée est excellente
Moi j'ai failli mourir de ne l'avoir pas eu
Car tous ceux qui l'avaient, multitude accablante
En hurlant à la mort me sont tombés dessus
Ils ont su me convaincre et ma muse insolente
Abjurant ses erreurs, se rallie à leur foi
Avec un soupçon de réserve toutefois
Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
D'accord, mais de mort lente…
Mais je déblogue…
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
J'ai entendu parlé de cette reprise. La famille Brassens veut que l'album soit retiré des bacs ! J'aime pas trop "la brute" mais je vais essayer de l'écouter !
Répondre
R
Euh, tu connais la reprise de Joey Starr (album dans les bacs : gare au Jaguarr) ? ;-)
Répondre
E
Gentil mais pas très engagé Brassens, si ?
Répondre
E
Jugeant qu'il n'y a pas péril en la demeure<br /> Allons vers l'autre monde en flânant en chemin<br /> Car, à forcer l'allure, il arrive qu'on meure<br /> Pour des idées n'ayant plus cours le lendemain<br /> Or, s'il est une chose amère, désolante<br /> En rendant l'âme à Dieu c'est bien de constater<br /> Qu'on a fait fausse route, qu'on s'est trompé d'idée<br /> Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente<br /> D'accord, mais de mort lente<br /> <br /> Les saint jean bouche d'or qui prêchent le martyre<br /> Le plus souvent, d'ailleurs, s'attardent ici-bas<br /> Mourir pour des idées, c'est le cas de le dire<br /> C'est leur raison de vivre, ils ne s'en privent pas<br /> Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent<br /> Bientôt Mathusalem dans la longévité<br /> J'en conclus qu'ils doivent se dire, en aparté<br /> "Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente<br /> D'accord, mais de mort lente"<br /> <br /> Des idées réclamant le fameux sacrifice<br /> Les sectes de tout poil en offrent des séquelles<br /> Et la question se pose aux victimes novices<br /> Mourir pour des idées, c'est bien beau mais lesquelles ?<br /> Et comme toutes sont entre elles ressemblantes<br /> Quand il les voit venir, avec leur gros drapeau<br /> Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau<br /> Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente<br /> D'accord, mais de mort lente<br /> <br /> Encor s'il suffisait de quelques hécatombes<br /> Pour qu'enfin tout changeât, qu'enfin tout s'arrangeât<br /> Depuis tant de "grands soirs" que tant de têtes tombent<br /> Au paradis sur terre on y serait déjà<br /> Mais l'âge d'or sans cesse est remis aux calendes<br /> Les dieux ont toujours soif, n'en ont jamais assez<br /> Et c'est la mort, la mort toujours recommencée<br /> Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente<br /> D'accord, mais de mort lente<br /> <br /> O vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres<br /> Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas<br /> Mais de grâce, morbleu! laissez vivre les autres!<br /> La vie est à peu près leur seul luxe ici bas<br /> Car, enfin, la Camarde est assez vigilante<br /> Elle n'a pas besoin qu'on lui tienne la faux<br /> Plus de danse macabre autour des échafauds!<br /> Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente<br /> D'accord, mais de mort lente
Répondre