Dans à peine plus de 15 jours se déroulera le vote interne de désignation du présidentiable socialiste. Bien plus qu’un choix strictement partisan, les militants à cotisation variable mais à vote égal, vont donner un espoir au peuple de gauche. Ils le feront, parce que je les côtoie depuis maintenant trois décennies, avec le sentiment d’être des éclaireurs sur un chemin qui s’annonce cahoteux et malaisé. Un certain nombre s’exprimeront au nom d’un clan mais, comme l’a reconnu, sans aucune arrière pensée, l’ex-révolutionnaire Julien Dray, chez Denisot sur Canal +, beaucoup choisiront entre deux visions du socialisme. Une qui serait moderne, dynamique, attractive, compétitive et l’autre archaïque, médiocre, impopulaire, inefficace. Une sorte de lutte intemporelle entre le bien pensant et le mal famé.
Or, il suffirait, pour approcher d’un semblant de lumière, que l’on mette sur la table trois dates et trois phrases sorties de leur contexte, qui ont provoqué, selon moi, le séisme du 21 avril 2002. Elles pourraient utilement donner à réfléchir aux gens devant glisser un bulletin dans une urne. Le problème, c’est qu’elles sont douloureuses, et mettent en cause un système de pensée dont personne n’avait prévu qu’il conduirait à la catastrophe. Le malheur, c’est que, dans toute campagne électorale, la moindre erreur se transforme en faute collective, se paie cash, et qu’on ne le sait qu’après. Les militants ne pardonnent jamais leurs échecs à ceux qui portent leurs espoirs, et ils évitent de revenir sur le passé au nom de leur volonté de ne préparer que des lendemains qui chanteraient pour les autres. Pourtant, il n’y a rien de plus précieux que l’analyse des erreurs. Celles de 2002 tiennent en trois dates précises, oubliées car peu glorieuses.
LE 13 SEPTEMBRE 1999
La première se situe le 13 septembre 1999, quand celui qui était premier ministre, a expliqué aux salariés de Michelin, et à bien autres à travers eux, que " la politique n’y peut rien " quand leur patron réalise des profits considérables et les met à la porte dans le même mouvement. La multiplication de ces situations portait pourtant une forte angoisse populaire. Cet aveu d’impuissance, face aux licenciements massifs, aux plans sociaux, a conforté l’idée de l’inéluctable installation d’une insécurité sociale beaucoup plus redoutable que l’insécurité physique.
En effet, un " socialiste ", en avouant publiquement que les décisions des grands patrons étaient supérieures à ses moyens d’action, creusait une brèche infranchissable dans la confiance, entre lui et ses é
lecteurs potentiels. D’une certaine manière, il leur conseillait implicitement d’aller voir ailleurs à gauche si quelqu’un pouvait répondre à leurs aspirations de... sécurité sociale ! Je demeure persuadé qu’en cette période apparemment plus paisible, ce sentiment existe encore, car bon nombre de personnes ajoutent, malgré les statistiques du chômage, à l’incertitude générale qui pèse sur leur emploi, celle liée à leurs revenus engagés dans la spirale de la consommation. Il est illusoire de croire que les valeurs de gauche n’ont plus de sens, et doivent être englouties dans un maelström idéologique réputé moderniste. Le politique doit retrouver ses couleurs, et ne pas avoir honte de les afficher.
Ce n’est d'ailleurs pas pour rien que Sarkozy, habilement conseillé en matière de communication a choisi de ressasser le mot de " rupture ", une sorte de lutte des classes promise à ses partisans, pour bien prouver qu’il n’appartient pas au monde des " couilles molles ". Ce n’est pas pour rien que François Bayrou grimpe dans les sondages, car il apparaît paradoxalement comme étant passé du " centrisme moelleux " au " centrisme dur ", en une période où les socialistes font… le chemin inverse. Ils réduisent eux-mêmes leur espace de recrutement ! Ils barbotent dans un marigot dénué de profondeur.
LE 22 FEVRIER 2002
Chacun devrait aussi avoir en mémoire le 22 février 2002, où le candidat Jospin a explicité sa candidature à la présidentielle en proclamant : " Mon programme n’est pas socialiste ", avec l’espoir que cette affirmation lui ramènerait les voix hésitantes. Depuis, il a justifié cette formule choc en expliquant que son programme n’était pas que… socialiste puisqu’il devai
t porter les propositions de la gauche plurielle. Le problème, c’est que personne ne l’a compris ainsi. Et même si l’on peut croire en son explication alambiquée, électoralement posthume, il a commis pour le moins une imprudence notoire. Cette phrase reste dans certaines mémoires. Elle ressort de temps en temps, quand le programme socialiste balbutie. Elle demeurera dans l’histoire comme une " citation " à porter au débit de la carrière, par ailleurs remarquable, de Lionel Jospin. Elle lui colle à la peau bien plus que son départ du soir du premier tour.
La date du 22 février 2002 constitue en effet le socle de l’échec du 21 avril 2002. Elle pèse au minimum 5 à 6 % de voix, évaporées vers l’extrême gauche, ou même malheureusement vers le FN. On ne parle que rarement de cette erreur entre camarades, car elle pose le véritable enjeu de la désignation d’un présidentiable. C’est sur l’appréciation de son impact électoral passé et futur que se jouera le vote interne, car de manière je l’avoue beaucoup trop lapidaire, il s’agira de savoir si le socialisme existe encore, ou si l’on doit lui préparer un enterrement en bonne et due forme.
Les partis politiques subissent la loi de l’évolution, et ils ne peuvent évidemment rester en l’état face aux mutations, mais nul ne mesure véritablement le moment précis où elle doit se produire. Face à une droite qui sera encore plus dure, encore plus redoutable, encore plus tentée par l'extermination des valeurs de gauche, il est certain que l’affrontement devra être frontal, n’en déplaise aux prophètes médiatiques qui souhaitent une confrontation plus " people ". Le moindre doute sur le socialisme proposé ne procurera aucun ralliement centriste, mais coûtera à nouveau cher à gauche. Il ne faudrait pas la moindre réminiscence de la formule du 22 février… et c’est mal parti !
LE 9 MARS 2002 L’évolution sociologique de la France n’avait pas également été vraiment prise en compte par Lionel Jospin, qui avait cru que le succès des emplois jeunes lui permettrait de faire dans le jeunisme et de se permettre des libertés avec l’âge de son concurrent. Lionel Jospin recueillait environ 22 % des intentions de vote au meilleur de sa campagne. La légère diminution de ce score, imputable à ses déclarations concernant l'âge de Jacques Chirac, s'observa dans quatre sondages réalisés du 14 mars au 16 mars… Encore une fois, une phrase mal placée avait dressé la France des seniors contre lui. Tout avait commencé dans la nuit du samedi au dimanche 9 mars 2002, vers 1 heure du matin. Lionel Jospin s’entretenait avec les journalistes chargés de suivre sa campagne. " C’est du off ", dit-il, convaincu que cette " conversation privée " serait… largement répercutée dès le lendemain. Le premier ministre se lança alors dans une description peu avantageuse
de l’actuel président de la République : " Il manque d’énergie. Il a vieilli. L’exercice du pouvoir l’a usé. Il est d’une grande passivité. Utiliser un prompteur, c’est faire croire qu’on improvise, mais en réalité c’est tromper les gens. " La France n’est pas prête pour une cure politique de jouvence. Je sais que ce n’est pas glorieux mais son fond conservateur finit toujours par l’emporter sur la peur de l’aventure. Elle a sans cesse besoin d’être rassurée (voir le retour de De Gaulle, la "force tranquille" de Mitterrand, la bonhommie apparente de Pompidou...), et ce depuis que la République existe. Giscard d’Estaing a laissé de mauvais souvenirs. Il fut l’exception qui confirme une règle historique voulant qu’il n'y ait eu en France aucun Président âgé de moins de 60 ans. Un peu comme si l’inconscient populaire hésitait au dernier moment à confier des responsabilités à des personnalités manquant d’expérience.
Les Françaises et les Français ont en effet chaque fois un désir superficiel de renouvellement. Ils le formulent dans des enquêtes d’opinion, mais sont assez inquiets quand ils manquent de repères. On sait qu’une élection présidentielle se joue sur un déplacement, dans un sens ou dans l’autre, de 5 à 6 % du corps électoral. Autant écrire que la marge de manœuvre entre l’innovation totale et le conservatisme absolu est beaucoup plus mince qu’on l’imagine.
Tous ces paramètres, bien différents des apparences, ont coûté son élection à Lionel Jospin. Il ne l’a pas " digéré " mais pourtant, en entamant sa crédibilité, il a écorché aussi celle des socialistes. Ce n’est qu’en retrouvant leurs fondamentaux, et pas en s’engageant dans une fuite éperdue en avant, qu’ils peuvent espérer effacer ces trois dates de leur parcours collectif. Le reste ne sera que pari osé sur le verdict du seul jury citoyen qui vaille : le suffrage universel. Celui-ci attend, malgré l’opinion dominante, davantage de repères que d’apparences.
Mais je déblogue…
JE VOUS AVAIS PREVENUS ET VOUS NE M'AVIEZ PAS CRU...
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