Une journée comme presque comme les autres. Des soucis pas tout à fait comme les autres. Chaque jour d’élu local apporte son lot de déceptions, mais si l’on s’y arrête on finit par ne plus quitter son canapé pour aller s’occuper de l’intérêt général. Pourtant, je le vérifie chaque jour, il faut avoir une foi particulière pour ne pas baisser les bras et devenir un faux cul comme les autres. Toute position, toute tentative sincères sont en effet automatiquement passées au filtre dramatique des certitudes, inspirées par je ne sais quelle détestable culture. Au risque de lasser, je le répète, une crise de la démocratie se prépare.
Je ne peux pas résister et vous citer quelques éléments de réflexion extraits des dizaines de situations véridiques puisées dans ma journée de hier. Elles vous donneront une idée exacte de la manière dont les citoyen(ne)s voient le rôle de celui que plus personne ne considère comme le premier magistrat de la cité.
Grâce à Internet, la proximité est devenue encore plus prégnante. Impossible d’échapper en mairie ou chez moi à ces mails vengeurs qui vous demandent des comptes sur des sujets d’une importance dramatique. Chacun d’entre eux dénote une intolérance et une volonté de " casser " du maire, qui sans être méchante devient pourtant très préoccupante. Derrière son clavier, on n’hésite plus à se livrer, à y aller de sa demande précise, car on a l’assurance qu’elle ne sera jugée par personne d’autre que son destinataire. Cette entreé dans le net est devenue, dès l’aube, ma météo de la journée. Et, le lundi en général, les indices de l’humeur sociale sont particulièrement nombreux et fiables ! Le risque d’erreur s’amenuise, et je me retrouve vite dans la tempête ou au soleil !
En fait, il n’y a jamais au quotidien de moments où l’on peut donner du temps au temps, car les sujets réputés " gravissimes " se succèdent, sans laisser le moindre répit ou conférer un soupçon de sérénité. Tout ce qui arrive transpire la défiance, la suspicion, l’exigence de résultat immédiat, la mauvaise foi, mais il faut faire avec. La tendance actuelle pousse même à répondre aussi précisément que possible pour éviter une nouvelle volée de bois vert. Même si je l’exprime avec les tripes, je ne suis pas certain d’être compris : c’est une véritable souffrance que celle d’être un "mis en examen" permanent. Mais, dans le fond, je ne vois pas pourquoi je m’en plaindrais, car je le cherche bien en tentant d’être au plus près du terrain. En me cloîtrant dans la dignité offensée de la fonction, je serais beaucoup plus en sécurité.
A LA RENCONTRE DES AUTRES
7 h 55 : j’entre à la mairie où seule la femme de ménage s’affaire à rattraper les dégâts du week-end. Furtivement, avant même de parcourir le journal, je vais à la rencontre des autres, sur le poste qui reçoit les messages destinés au maire. Plus d’une cinquantaine sont en attente de lecture, dont une majorité meurent immédiatement en raison de leur caractère publicitaire. Il n'en reste ce matin que deux personnalisés, extraits du maelström médiatique.
L’un me parle de l’opération du week-end menée dans un lotissement créonnais où, alors qu’ils en sont encore responsables, les propriétaires des espaces collectifs ont constaté la mort d’une trentaine d’arbres. J’apprends que je suis suspecté d’avoir voulu " acheter " les voix de ces braves gens, en faisant prendre en charge par la collectivité l’acquisition, en leur nom, sur les deniers publics, de poiriers fleurs pour les remplacer… Les commentaires autour du trou pour remplacer les défunts par des vivants gratuits ont dû aller bon train. J'ai dû prendre quelques pelles de terre sur la gueule!
Impossible pour ces fossoyeurs de la démocratie d’admettre que la politique de développement durable, mise en place par la mairie, prend en compte la plantation du maximum d’arbres sur le territoire communal, et que leurs arrières-pensées n’ont aucun fondement. Ils ne le croiront jamais, car ils sont intoxiqués par l’opinion dominante voulant qu’il y ait une raison tordue derrière chaque geste d’un élu…Comment ne pas, la prochaine fois, en pareilles circonstances, se désintéresser totalement du sort de ces arbres, car, dans le fond, je suis vraiment c.. de me rendre suspect, alors qu’en restant silencieux comme beaucoup d'autres, j’aurais acquis une autre image plus rentable ?
Le second pose le problème de la vitesse des automobilistes dans la rue qui passe devant chez moi, et que la DDE vient, contre mon gré, de rénover. Tous les automobilistes sont des tueurs potentiels pour celle ou celui qui a abandonné son véhicule… il me faut trouver d’urgence une solution de protection de la famille en cause, car les trottoirs sont trop étroits et les enfants sont en danger quand, tenus par la main, ils sont obligés de cheminer sur le coté gauche de la rue. Je me fends d’une réponse, en expliquant que la mairie va refaire entièrement cette sortie de la ville bastide, et que nous tenterons d’éviter un comportement irresponsable de quelques conducteurs. Comment, en revanche, expliquer que l’on a beaucoup plus de mal à changer les mentalités qu'à refaire des trottoirs ? Inutile, car bien évidemment, je dois avoir LA solution. Et surtout très rapidement.
LA REVOLUTION MENACE
8 h 17 : Le téléphone a déjà sonné une demi-douzaine de fois. Une personne malade parmi le personnel n’assurera pas son service pour un ou deux jours à l’école maternelle… La révolution menace : il faut immédiatement la remplacer car la réussite scolaire des enfants est menacée. Au maire à trouver la solution miracle… en quelques minutes, et surtout à ne pas mettre en péril l’avenir d’une classe d’une vingtaine de petites têtes blondes, laissées seules avec une enseignante. Réunion de crise immédiate avec les responsables présentes et une adaptation est trouvée, en attendant une solution éventuellement plus durable. Ouf ! une pétition évitée de justesse ! Ouf ! l’avenir dus système éducatif est préservé ! Impossible de demeurer plus de cinq minutes sans que le téléphone sonne ou qu’un rendez-vous arrive ou que quelqu’un passe la tête à la porte pour que je prenne une décision.
8 h 45 : Des travaux s’engagent afin de tenir un engagement pris avant la fin de l’année. Les riverains sont déjà inquiets pour savoir s’ils pourront sortir leur voiture… où s’ils seront obligés de marcher un peu pour, un soir ou deux, regagner leur canapé. L’entreprise cherche querelle sur une partie de son devis, qu’elle a interprété à son avantage. Il faudra se bagarrer toute la journée pour trouver le moyen de la ramener à la raison, et vite rédiger un bulletin pour donner, dès ce matin, des informations aux habitants du secteur avant qu’ils ne m’accusent de concussion avec les patrons pour les opprimer… La litanie se poursuit!
12 h 05 :Il me faut boucler avant d’aller déjeuner le dossier de presse relatif à l’inauguration de la nouvelle piste cyclable qui relie désormais la zone commerciale à la voie verte Lapébie. Il aura fallu plus de 3 ans d’efforts pour en arriver à ce que cet aménagement soit enfin concrétisé. Pourtant, vendredi soir, lors de l’assemblée du club de vélo, j’ai appris qu’elle ne convenait pas aux… cyclistes du samedi et du dimanche car elle les oblige à casser le rythme de leurs envolées. Seule la route partagée à leur avantage a leur préférence, et ils auraient préféré une piste pour eux de chaque coté de la route. J’ai mis mon mouchoir par-dessus pour aller voir dans une autre assemblée générale si l’humeur était meilleure. Là, rien n’allait non plus, car à la FNACA (anciens combattants d’Algérie) le débat portait sur la date de célébration de la fin de leur guerre… 19 mars ou 5 décembre ? Au maire de choisir son camp et, à la limite, de faire deux cérémonies pour ne mécontenter personne... et se fâcher alternativement avec les deux camps. Va et vient tout l'après-midi, avec des sommations du conseil général sur le portable, des décisions sur des travaux à faire, des informations à donner!
TROIS ENFANTS DIGNES ET LE KLAXON
19 h 07 . – Je quitte trois enfants dignes, devenus des adultes responsables. Ils ont venus me parler de leur mère qui vient d’être opérée d’une tumeur au cerveau et qui traîne une " longue maladie " dont on n'identifie pas le siège. J’ai eu l’un d’eux en classe, il y a déjà deux décennies, et j’avoue ressentir un brin de fierté quand je le vois parler au nom des autres, bâtir une stratégie pour tenter de réconforter sa maman et lui réserver les meilleures journées possibles. Je m’engage à les soutenir, à les aider à construire ce qu’ils veulent pour celle qui les a toujours réunis et entourés. Je suis profondément ému de les voir tous trois devant moi aussi dignes, aussi lucides et surtout aussi solidaires. Quand ils me quittent, loin d’eux, j’essuie une larme avant d’aller consulter une dernière fois pour ce soir la boite aux insatisfactions.
Un mail retient mon attention : un jeune couple me demande d’intervenir parce que les automobilistes qui passent sur la route en bas de chez lui, klaxonnent pour signaler leur présence aux autres, avant d'aborder un pont dangereux. " Monsieur le maire, on veut vous voir pour savoir ce que vous pouvez faire…notre vie est infernale ". Me voici condamné à aller jour et nuit empêcher les conducteurs de signaler leur présence par un coup de klaxon… Je pourrais aussi leur rappeler que ce n’est pas moi qui ai choisi ce terrain peu constructible pour y implanter ma maison, et que moi aussi je suis parfois ennuyé par le bruit des cyclomoteurs pétaradants dans les rues en pleine nuit. Mais je ne sais pas si, en définitive, je ne vais pas envoyer un mail au maire…pour savoir ce qu’il compte faire. S’il ne bronche pas, je le traduirai ainsi volontiers en 2008 devant un bon jury citoyen ! Il me redonnerait peut-être le sens de l'essentiel, et m'obigerait à prendre du recul. Et surtout, il arriverait à me persuader que chacun ne voit pas dans l'autre, uniquement ses pires turpitudes, ou celle qu'il aimerait faire! On ne prête aux autres que ce que l'on a en soi!
Mais je déblogue…