Il n’y a plus un espace de la société dans lequel la religion ne s’installe pas. Elle s’insinue, sous toutes les formes, au cœur de tous les débats, de toutes les préoccupations, de toutes les attitudes. Elle envahit les écrans, et sert de support à des querelles théoriques ou, comme je l’évoquais hier dans la chronique ci-dessous, à des guerres atroces. Il n’y a plus un sujet du fameux " Jité " de 20 heures qui ne repose pas sur une croyance ou une autre. Même en politique on vous parle de " ferveur " de " foi en l’avenir ", de " madone ", de " justes ", " d’islam ", de "rencontre entre un homme et un peuple "… avant d’en arriver à la " communion ", la " prière ", la " tentation ", le " pardon ". Il faut s’attendre à tout, tant la tendance s’accentue.
Il n’y a plus réellement de pays profondément laïques, et certains même, - de plus en plus nombreux -, cèdent à la tentation d’instituer constitutionnellement des références à une religion. Toute la planète sait que Bush se déclare président par la grâce de Dieu, et que ses références à ses maîtres à penser reposent sur des concepts que ne renient jamais les pasteurs qui l’entourent. Inutile de parler de ce qui se passe en Iran ou en Pologne, en Côte d’Ivoire ou en Birmanie, en Irlande ou au Pakistan, car sur tous les continents, on trouve des exemples flagrants de mélange des genres.
Les déclarations de Benoît XVI ne cessent d’affoler les observateurs laïques, car il cherche, par tous les moyens, à replacer le catholicisme sur les rails du renouveau, en lui donnant des couleurs oubliées depuis belle lurette. Messe en latin, destruction du darwinisme, retour à l’ordre moral, redeviennent les thèmes permanents de la dialectique papale. Elle n’est guère différente celle des extrémismes de tous bords dans l’islam, le judaïsme, les adventistes, les baptistes, les mormons… et que sais-je encore.
Mais depuis hier, on vient de franchir une étape importante en France, avec les prises de position des archevêques français sur le Téléthon. Une déclaration qui vient accentuer ce sentiment papal d’ingérence, qui monte dans les esprits.
SOUTENIR DES RECHERCHES CONDAMNABLES
Lundi, l'archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, a en effet notamment expliqué qu'il ne soutiendrait plus le Téléthon s'il n'avait pas la possibilité "d'orienter" ses dons et d'éviter ainsi de soutenir des recherches condamnables. "Ce n'est pas parce que le Téléthon est une œuvre généreuse qu'on doit signer des chèques en blanc et estimer que tout ce qu'ils font est bien", avait considéré Mgr Vingt-Trois. Certains hauts prélats de l'Eglise catholique menacent même ouvertement de ne plus soutenir cette opération qu'ils accusent de financer certaines recherches génétiques utilisant l'embryon humain. "Ce qui me gêne, c’est qu’on puis
se utiliser des dons qui sont faits pour la recherche, à des recherches qui instrumentalisent l’embryon humain ou qui confinent à l’eugénisme, par exemple le fait de trier des embryons", a-t-il expliqué. "Qui décide des critères du tri? Pour établir quel diagnostic? Qui décide que tel homme n’a pas le droit de vivre? Si on va vers cette société, c’est pire que le monde d’Orwell". Les catholiques réclament de la transparence sur l’usage de leurs dons par le Téléthon en matière de recherche génétique, notamment pour le tri d’embryons auquel ils sont opposés. Mais ils n'appellent pas directement à un boycott a expliqué l’archevêque. "On crie au scandale parce que des gens posent des questions", a-t-il observé, "c’est au moins naturel et normal que les gens qui financent la recherche puissent dire quelque chose sur la recherche qu’ils financent". Le responsable catholique a affirmé qu’il continuerait à donner pour le Téléthon "si on a la possibilité d’infléchir ou d’orienter nos dons " et "si l’association accepte d’entendre nos questions". Il a souligné que les responsables du Téléthon ne refusent pas de discuter et ont déjà rencontré des responsables d’Eglise.
ESPERANCE DE VIE MULTIPLIEE PAR TROIS
Par ailleurs, l’évêque d’Evry-Corbeil-Essonnes, Monseigneur Michel Dubost, rappelle que grâce à l’association française contre les myopathies (AFM), l’espérance de vie des myopathes a été multipliée par trois. Il ajoute que ces recherches sont synonymes d’espoir pour les maladies orphelines. Reconnaissant toutefois que la recherche sur les embryons humains (2% des fonds collectés par le téléthon) choque les catholiques, pour lesquels "l’homme ne doit pas être l’objet de manipulation, il ajoute prudemment : les équipes du Généthon et du Téléthon sont tout à fait ouvertes à la discussion. Elles sont attentives à ne pas froisser ou attaquer les convictions religieuses de leurs membres. Il nous faut accepter que l’éthique chrétienne ne soit plus, à elle seule, celle qui soutient et anime l’éthique de la société. Mais cela ne sert à rien de condamner sans appel, surtout quand il s’agit de recherches menées dans un cadre purement légal et dans un esprit de défense de la vie" souligne-t-il au péril d’une excommunication. Son avis ne semble pas, pourtant, être celui qui a été inspiré par le Vatican.
La présidente de l'Association française contre les Myopathies (AFM) n’y va pas par quatre chemins, en se déclarant "outrée, choquée" par ces prises de position sur la recherche scientifique. "Je suis choquée et outrée parce que ce débat n
'est absolument pas d'actualité", a souligné Laurence Tiennot-Herment . "Je ne voudrais surtout pas que la campagne de ce 20e Téléthon se focalise sur cela. Clairement, aujourd'hui, si on parle de cellules-souches embryonnaires, c'est un des 440 projets que soutient l'association qui est de l'ordre de 1,5 million d'€ alors que, tous les ans, on dépense 110 millions d'€ ". La réponse paraît être celle de quelqu’un qui a reçu un uppercut auquel il ne s’attendait pas. Il ne manquerait plus qu’un imam édicte une fatwa à l’égard de cette mobilisation nationale, en considérant que les femmes y jouent un rôle indigne de l’islam, ou qu’un rabbin se plaigne du caractère non casher des produits utilisés, pour que la solidarité et la recherche, deux valeurs sûres de la République, s’effondrent sous la pression religieuse. Si l’on voulait une illustration parfaite de l’obscurantisme et du renoncement au progrès humain, on le trouverait dans ces faits qui bien entendu ne feront pas l’objet d’une foule d’éditoriaux. Il est vrai qu’en dehors du Canard Enchaîné ou de Charlie Hebdo, peu de médias ne vénèrent pas ostensiblement les grandes religions, voire quelques sectes, car ils savent qu'ils ont besoin de coller à l'opinion dominante pour vendre.
IMPERIEUX BESOIN DE LAICITE
Plus que jamais la France a un impérieux besoin de laïcité si elle veut, dans la décennie à venir, protéger son système républicain. Encore une fois, il faut revenir aux fondamentaux et oublier les fondamentalistes de tous poils ou de toutes couleurs : la laïcité doit être la situation où la société temporelle a son autonomie par rapport à toute emprise des religions et des Eglises qui ne peuvent prétendre à imposer leurs valeurs spirituelles et éthiques. L'Etat doit s’engager en revanche à respecter, sans y adhérer, toutes les convictions, et n’en privilégier aucune. Il veille simplement à ce que soient reconnus et réalisés les droits de la liberté religieuse, le droit de choisir sa religion, d'en changer, et surtout de ne pas en avoir.
Plus que jamais, il faut demeurer vigilants sur la laïcité, sinon, tout à la fois, la démocratie peut être en danger et les religions et les Eglises risquent de tomber dans des formes d'intolérance, d'exclusion de l'autre, de violence. Le progrès a toujours été combattu au nom de croyances forcément irrationnelles. Galilée et beaucoup d’autres, morts sur des bûchers, en savaient quelque chose, pour ne pas avoir admis que les souris puissent naître spontanément dans les sacs de blé.
Celles et ceux qui souffrent sur cette terre de terribles maladies devront considérer que cette volonté divine ne peut pas être combattue par l’homme. Il leur faudra se faire une raison : la suspicion pèse désormais sur le 20 ème Téléthon. Mais il est vrai qu’aux Etats unis, grand pays civilisé s’il en est, il y a longtemps que l’on a séquestré, poursuivi, menacé, tué pour moins que ça…ceux qui prétendent que la vie commence avec l'autonomie.
Il va devenir difficile de parler de charité chrétienne chez nous et plus encore d’intégrisme chez les autres quand, durant toute la semaine prochaine, nous allons entendre des cardinaux émettre des doutes sur l’utilité des travaux encadrés, surveillés, mesurés des chercheurs français. Il leur restera à réconforter les malades en les déplaçant à Lourdes pour qu’ils espèrent un miracle.
Mais je déblogue…