La seule chose qui ne va pas nécessairement couler à flots dans les prochains jours, c’est l’eau du robinet. On lui préfère celle qui, à prix d’or, vient de sources réputées pures ou celle qui est enrichie de bulles réconfortantes. Il est vrai que quelques litres valent un m3 de l’autre, dont l’anonymat absolu n’est brisé qu’au moment où arrive dans la boite aux lettres la fameuses facture. Rares sont les citoyens qui, dans le sillage de personnalités comme Da
nielle Mitterrand, tentent de persuader les autres de l’importance fondamentale de cette ressource. Il est pourtant certain que les générations futures se battront pour l’eau potable avec la même dureté que les nôtres le font pour le pétrole. L’échéance approche et ce ne n’est que l'histoire d’une poignée de décennies. En cette fin d’année, je viens de vivre la réalité de demain à l’échelle communale, car la situation locale constitue une simple anticipation des problèmes qui attendent nos pays industrialisés : la qualité et la quantité des nappes. Apparemment, Créon n’avait pourtant, depuis des années, aucun problème en la matière, puisqu’elle était dotée d’un forage suffisant à l’alimentation de sa population. Personne ne se préoccupait guère de cet aspect de la vie quotidienne, sauf en ce qui concernait le prix du service.
Le premier coup de semonce est venu de l’absolue nécessité en Gironde d’économiser la nappe dite de l’Eocène, qui traverse le département de La Réole à Soulac en passant sous Bordeaux, à entre 100 et 500 mètres de profondeur. Les roches qui composent notre sous-sol peuvent être très âgées, jusqu’à plusieurs centaines de millions d’années. L’eau qui y circule se renouvelle, même si elle est parfois très âgée, à l’échelle humaine. Au droit de Bordeaux, ces roches dites de l’Eocène sont âgées de 33 à 65 millions d’années, alors que l’eau qu’elles contiennent n’a, elle, que 20 000 ans. Cet âge correspond au temps nécessaire pour que de l’eau de pluie, tombée du temps des hommes préhistoriques, s’infiltre jusqu’à la verticale de Bordeaux. Elle n’est pas, contrairement aux apparences, fossile, car elle se renouvelle en permanence, bien que très lentement. Malheureusement, le puisage actuel pour doter partiellement la Gironde des… 310 millions de m3 dont elle a besoin, conduit à de vives inquiétudes sur l’avenir de cette ressource. Il faut collectivement économiser 10 %, alors que la demande est sans cesse plus importante. Inverser une tendance liée à un comportement n’est pas chose aisée, mais la ramener en arrière relève du défi.
L’autre facette de l’avenir tourne autour de la qualité de cet eau, qui relève des normes de l’eau minérale, mais pas de celles qui, en Europe, ont été arbitrairement fixées pour l’eau potable. En lavant les roches qui la conservent comme une éponge le ferait, l’eau se charge de sels minéraux, en doses légèrement au-dessus des normes. Et c'est là son malheur ! Celle distribuée à Créon est bactériologiquement et chimiquement irréprochable, mais elle contient trop de fluorures (210 microgrammes/ litre) et trop de sulfates (350 microgrammes/litre) alors que les doses admises sont respectivement de 150 et 250… Ces dépassements ont conduit les administrations concernées à donner à la Mairie, responsable de cette situation, la date butoir du 31 décembre 2006 pour se mettre en conformité, sous peine de se voir interdire de distribuer cette eau, dont les dangers sont strictement théoriques pour la santé des consommateurs. Nul n’est censé s’opposer à une norme sanitaire européenne.
Cette double préoccupation, économiser et standardiser, deviendra celle de très nombreux élus dans les cinq prochaines années. Le temps presse, et faute de décisions concrètes, le retard pris sera dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, extrêmement dangereux.
IL N’Y A PAS DE PETITES MESURES
Le fondement d’une politique d’économie réside dans un sentiment simple : il n’y a pas de " petites " mesures, mais c'est justement le cumul de certaines dispositions qui permet d’atteindre les objectifs. Deux volets ont donc été décidés par l’équipe municipale avec, d’abord les usages publics de l’eau, et ensuite ceux ayant trait aux usagers domestiques. L’un repose sur des investissements, et il est donc aisé à réaliser. L’autre s’appuie sur des modifications de comportement et c’est beaucoup plus délicat.
Nous avons donc recensé tous les postes sur lesquels la mairie pouvait réduire sa consommation. La plus importante de toutes était celle de l’arrosage de la pelouse du stade municipal, qui représentait, selon les années, l’équivalent du puisage annuel sur le réseau de 30 foyers. Un luxe dont il fallait se priver.
Créon a donc été l’une des premières si ce
n’est la première à mettre en place un bassin de récupération de toutes les eaux reversées dans la nature ou venant de la nature pour, lorsque le besoin est là, remplacer l’apport unique d’eau potable. Ce système a permis, selon les années, une économie de 2 à 3 000 m3. Tous les systèmes d’arrosage de massifs floraux ont également été temporisés et programmés la nuit : économie environ 400 m3. Dans les bâtiments publics, comme à la maternelle, les salles d’eau ont été rénovées avec des systèmes empêchant le gaspillage par négligence. Bien évidemment, rien n’est parfait, et la marge de manœuvre paraît toujours infime par rapport au 250 000 m3 puisés annuellement dans l’Eocène, mais pourtant Créon a été considérée comme pilote en la matière. Par ailleurs, afin d’inciter tous les abonnés à surveiller leur consommation, un tarif incitatif inversé à été mis en place. Il est unique en Gironde. En effet, toute consommation annuelle supérieure à 150 m3 est surtaxée ! Une mesure impopulaire qu’il a fallu assumer, mais qui permet à la commune d’avoir la plus faible consommation par compteur de toute la zone, avec seulement 107 m3, quand les autres sont à… 160 m3. Ce comportement représente une véritable fierté, car elle démontre qu’il ne faut jamais désespérer du comportement citoyen quand les enjeux sont expliqués et clairs. La maîtrise de la quantité se traduit maintenant par un puisage sans rapport avec l’augmentation démographique de la commune et le renforcement de ses équipements.
UN IMMENSE PARTAGE DES EAUX DISPONIBLES
Il restait les normes à respecter. Un immense partage des eaux disponibles sur un vaste territoire a donc été inventé, afin que des mélanges deviennent possibles. Créon avait anticipé en se liant par des connexions importantes aux réseaux voisins, mais il lui restait à assumer aussi son fluor, en trouvant une ressource autonome dans une autre nappe. La commune a proposé de tenter un forage dans la nappe beaucoup moins minéralisée de l’oligocène. Discrètement, un forage a été réalisé, pour trouver à 65 mètres une eau potable… dénuée de tous fluorures et de tous sulfates, sur l'espace du stade municipal. Elle permettra à terme, par mélange, de régler le problème de la ressource actuelle. En attendant, environ un kilomètre de canalisation a été tiré depuis le réseau du syndicat voisin de Bonnetan, pour assurer une mixité des eaux.
Hier matin, cette opération a été bouclée dans les délais, et, la semaine prochaine, l’eau des robinets créonnais sera donc en conformité avec les normes européennes, ce qui ne changera absolument rien à son goût et à son aspect, mais qui évitera bien des problèmes administratifs. La mission aura été menée à bien en moins de deux ans. Elle représente une masse de soucis et de travail invisible pour les usagers.
Là encore, les investissements ont été significatifs dans un contexte où il n’est pas concevable d’augmenter la part publique sur le m3. Ils ont servi à satisfaire des problèmes de " riches " pouvant se permettre de chipoter sur des microgrammes de minéraux, alors que dans bien des endroits de la planète, on ne se poserait même pas la question de la potabilité ou de la "minéralité".
L’EAU DOUCE EST DEVENUE EXTREMEMENT RARE