" La seule chose absolue dans un monde comme le nôtre c’est l’humour ". Il faut croire fermement en cette excellente formule d’Albert Einstein, car c’est la seule qui permet de comprendre réellement les comportements sociaux. Rien de mieux, en effet, pour vérifier les qualités foncières d’une personne que de la tester, en expédiant quelques traits humoristiques. Selon sa réaction, on sait si elle est prête à se prendre au sérieux ou si elle est tournée vers les autres. Prendre mal une plaisanterie augure de moments difficiles. Refuser le droit aux autres à vous tourner en dérision conduit rapidemen
t au sectarisme ou à l’auto satisfaction permanente, deux dangers que l’on rencontre essentiellement dans le monde politique. Il existe ensuite, dans le lot, une catégorie particulière, celle des gens qui aiment bien "chambrer " les autres mais qui n’apprécient guère être sous la gouttière quand vient leur tour. Méfiez-vous de ces épidermes sensibles, car ils cachent souvent des caractères irascibles rentrés. Enfin, il reste les plus agréables, ravis d’enchaîner des rafales de piques, et prêts à tout entendre, pourvu qu’ils aient une place de choix dans le jeu. Avec eux, on est certain de trouver, à un moment ou à un autre, un terrain d’entente. Les plus précieux pratiquent l’art du bon mot, et assument aussi facilement leurs échecs qu’il savourent en connaisseurs leur réussite instantanée.
On trouve même parfois des humoristes, qui ne résistent pas à une bonne saillie alors même qu’ils savent qu’elle va les fâcher avec quelques pisse-froid. C’est plus fort qu’eux : ils ne savent pas taire leur envie irrépressible de réaliser une prouesse humoristique. Ils deviennent dangereux quand ils se trouvent devant un public susceptible de démultiplier leur " bijou ", qui s’avère d’autant plus incisif qu’il est condensé.
Arnaud Montebourg appartient à cette caste des gens intelligents qui s’oublient parfois dans l’enthousiasme des mots. Il joue avec eux avec un talent consommé. Il les distille, les détache, les promeut, les lance avec la science de l’archer désireux de toucher le cœur de la cible. Excellent orateur, il cisèle ses envolées pour en faire des moments forts. Parfois même il lui arrive de sacrifier l’essentiel pour s’offrir les parements de l’éloquence. Il manque cependant de cette rondeur joviale qui permet de faire oublier que les plaisanteries les meilleures sont les plus cruelles. Le problème, quand il dérape, vient de sa propension à le faire devant le plus de monde possible.
LE CRIME DE LESE MAJESTE DOIT ETRE SECRET
Mercredi soir, à quelques secondes d’une soirée sympa, il a oublié que, dans la période actuelle, le crime de lèse majesté ne se pratique qu’en secret, le visage masqué, et entre véritables amis. Par les temps qui courent, il vaut mieux ne pas trop avoir le sens de l’humour pour éviter d’être pourchassé comme un terroriste de la pire espèce. Le pourfendeur des coffres forts illicites a oublié, durant une fraction de seconde, que le silence était d’or ! Ce fut de toute évidence plus fort que lui. Une sorte de réminiscence subite lui a fait oublier la déférence indispensable pour préserver sa place à la cour. Il craqué car il n’a pas pu résister à la tentation de régler son compte à celui qu’il n’a jamais apprécié. Comme quoi la nature finit par reprendre ses droits.
Montebourg a oublié ce qu’il était, pour s’adapter aux circonstances, et non plus pour créer des circonstances. Il a mis son mouchoir sur ses convictions, pour laisser la place à son ambition. Les calculs les plus savants explosent à la moindre étincelle, car ils reposent sur des équilibres fragiles entre le caractère naturel profond et la nécessité de préserver les apparences. La tendance actuelle pousse à cet exercice quotidien. Il ne faut surtout pas qu’il y ait la moindre aspérité dans les discours. Des mots simples qui glissent, qui coulent, qui n’interpellent surtout pas, pour donner l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Même Sarkozy l’a compris. Il s’inspire du Dalaï Lama pour atténuer son image d’agité du bocal. Lui aussi ne doit pourtant pas être du genre à goûter à l’humour qui pourrait être fait à son égard… S’il ose une plaisanterie, son sourire sarcastique la transforme en fluide glacial.
L’humour spontané de Montebourg aura conforté ce sentiment que, désormais, il vaut mieux demeurer en dehors du coup. Sentiment bizarre que celui qui voit un " rallié " devenir paria en une poignée de secondes, pour simplement avoir confondu un " compagnon " et un " camarade ". Etonnant chez les socialistes de haut niveau, habitués à se déchirer sur les mots des motions.
REPARTIE IRONIQUE ET DEBAT D’IDEES
Cet incident, pour le moins désopilant met en évidence le contexte politique présent. Les affrontements sur les idées sont passés de mode. Le fait que la sanction tombe sur Montebourg pour une répartie ironique dans une émission " pipole ", et non pas pour une différence d’appréciation sur un programme, une philosophie, une mesure, confirme cette évolution. D’ailleurs, en effectuant une annonce sur un plancher d’imposition épargnée, sa malheureuse victime n’a pas encouru les foudres de quiconque, alors qu’elle a provoqué le courroux royal. Il est vrai qu’il n’y avait aucun humour dans cette déclaration sur l’augmentation des impôts directs.
Il en va de même à droite où toutes les réconciliations de circonstance s’affichent devant les caméras, alors que les différences politiques se règlent à huis clos. Cette tendance à l’union sacrée obligatoir
e rappelle un peu la période des fusillés pour l’exemple. Comme elle ne saurait être spontanée, elle est imposée par la médiatisation. On ne tardera pas à retrouver aux pieds de Sarkozy ses pires ennemis, comme Juppé, Alliot Marie, Debré et consorts. Dans le camp d’en face, si la chute se prolonge, on rappellera bientôt Fabius, qui rassemble ses cadres le samedi 10 février prochain, pour leur parler… de la pluie et du beau temps. Lui aussi s’est planté sur une petite phrase humoristique qui l’a plus desservi qu’elle ne lui a apporté . " on devrait dire voici mon programme, et non pas mon programme c’est voici ! ". En humiliant les croyants potentiels, il a rompu les ponts avec une génération qui s’est senti méprisée par celui qu’elle assimilait à un has been.
Il existe bien d’autres traits d’humour qui causent des ravages dans la carrière de leurs auteurs. Ils les poursuivent toute leur vie, comme une faute de goût ou pire, un coup de poignard inutile. Le grand spécialiste se situe dans les rangs de l’UDF. André Santini a assis sa notoriété sur son sens de l’assassinat par les bons mots. Ainsi, en parlant d’un Garde des Sceaux il décocha un jour : " Saint Louis rendait la justice sous un chêne. Pierre Arpaillange la rend comme un gland " . Superbe ! Montebourg est loin derrière. Il est également largement devancé par François Hollande, qui a déclaré : " Jack Lang avait toutes les qualités pour briguer la Présidence de la République. C'est pour cela que je l'ai chaudement encouragé à se retirer ". Bien évidemment, il y aurait beaucoup d’autres exemples, mais en général ils ne terminent pas par un carton jaune, et un mois de suspension de parole. Remarquez que pour le député de Saône et Loire, quatre semaines consécutives sans expression publique, sans attaque frontale, sans insinuations mortelles confine aux sévices intellectuels.
PERTE DU SENS DE L’HUMOUR
Notre société perd globalement le sens de l’humour. Les intégristes de tous poils ou imberbes, veillent à ce que leurs dieux divers et ceux qui sont censés les représenter ici bas soient épargnés par la plume d’un écrivain, le trait d’un dessinateur ou l’œil inventif d’une caméra. Les passions se sont déchaînées pour des dessins au Danemark, au prétexte que les insultes peuvent naître d’une représentation du virtuel. Les caricatures ont quasiment disparu de la presse écrite. Et on ne peut pas dire que l’humour, en dehors du " Canard " ou de " Charlie Hebdo " envahisse les pages des hebdos ou des magazines. La grande tradition des journaux humoristiques a disparu progressivement car, à notre époque, il faut être efficace, sérieux, crédible.
En se prenant les pieds dans le tapis des conventions, Montebourg a remis en lumière cette tendance. Certes, une fois encore, il lui a manqué un brin de solidarité, mais parfois il faut savoir prendre ce risque pour affirmer son indépendance.
Au moment où en Allemagne une pièce de théâtre ridiculise Hitler lançe un débat interminable sur le fait de savoir si l’on peut rire de tout, notre vaudeville français prend une résonance particulière. Elle démontre que la sanctuarisation des images passe avant tout le reste. Même si Montebourg a commis une faute politique, elle était sympa, beaucoup moins tordue que bien d’autres, commises dans le secret des cabinets. Il va falloir qu’il adapte la fameuse phrase du " Ché " : un porte parole ça ferme sa gueule ou ça s’en va ! Quand on sait qu’un membre éminent du Bureau national du PS a laissé son portable ouvert sur la table des discussions, afin que les journalistes, prévenus, écoutent les remontrances royale ! Un bel acte de bravitude, qui mériterait au moins une suspension d’un mois.
Qu’il soit lourd, grossier, noir, grinçant ou raffiné, l’humour demeure une façon de présenter une réalité pas toujours amusante, de la tourner en dérision, de refuser de la (et de se) prendre au sérieux. Le grave devient léger, le banal devient insolite, le tragique devient comique, le sensé devient burlesque… Mais tout le monde n’a pas le sens de l’humour. Et ça, ce n'est vraiment pas drôle, car on va finir par mourir de froid, dans un contexte où les consciences sont étouffées par les consignes.