Avant les fêtes de fin d’année, la France profonde a découvert le canal Saint Martin. Elle en avait aperçu des images à travers un film policier mettant en scène un commissariat installé dans ce lieu chic de Paris, mais elle ne pensait pas qu’une file de tentes uniformisées en ferait le plus célèbre camping de la capitale. Impossible de regarder un Jité sans avoir une vue sur ce miroir d’eau paisible bordé du rouge bordeaux d’abris d’infor
tune. Un sosie moderne de l’abbé Pierre avait réussi son pari : mobiliser, au cœur de l’hiver, tous les médias en faveur des sans logis, plus d’un demi-siècle après un fameux appel sur RTL. Ce garçon, pouvant incarner sans aucun problème le rôle de… Saint Martin partageant son manteau avec les pauvres, a réveillé ce fond de culpabilité qui existe dans le cœur des gens qui se considérent comme des nantis, alors qu’ils ne peuvent assumer que l’essentiel. Augustin Legrand a fait trembler les ministres, sommés par l’opinion dominante de réagir face à cette misère sociale exhibée dans une capitale parée des lumières des fêtes. En surexposant médiatiquement une triste réalité, il les a placés face à leur coupable passivité. Cet acteur, habitué à côtoyer l’œil complaisant des caméras, a surfé sur la vague actuelle d’un système qui ne se nourrit que des apparences. Il aura réussi, en offrant des images à un pays qui ne perçoit l’exclusion que par l’isolement, l’éparpillement, la solitude, à instituer un rapport de forces médiatiques. Le canal Saint Martin n’était plus un bras de fleuve tranquille, mais un trait d’union entre deux lignes Maginot, contre la pauvreté des esprits et des corps.
Son action spectaculaire a ensuite migré, transformant un abcès parisien en éventuelle septicémie sociale, ce qui a affolé les présidentiables en une période où tout doit être résolu pour éviter des retombées défavorables. Sans aucune représentativité autre que celle qu’avait acquis Don Quichotte en s’improvisant chef d’une armée décidée à décimer les moulins à vent, il a donc négocié un traitement global du problème avec les plus hautes autorités de l'Etat. Son entregent s’appuyait alors exclusivement sur son aura de combattant humanitaire. Cette situation a fait mal au ventre à tous ces bénévoles qui parfois, depuis de longues années, se mobilisaient afin de décrocher quelques solutions, quelques subsides, quelques écoutes, quelques soutiens. Ils attendaient des réponses depuis des années. Ils s’égosillaient dans le froid des nuits parisiennes pour ne pas avoir su mettre en scène leur…public ! Ils ont été relégués au fond de la classe par un chic bonhomme, sachant parfaitement qu’il vaut mieux se trouver au premier rang.
REPONDRE PAR L’EFFET D’ANNONCE
Le problème, c’est que Don Quichotte n’a pas mesuré le fondement du fonctionnement de la République actuelle : répondre à l’impact médiatique par l’effet d’annonce. Le gouvernement a exploité à fond cette technique, reposant sur une aussi bonne maîtrise que lui de l’ensemble des supports que celles et ceux qui agissent. Immédiatement, le cœur des vierges effarouchées a accepté tout ce qu’ils avaient refusé antérieurement. Les crédits ont été débloqués. Les promesses d’attribution de logements ont été faites. Les sans logis allaient enfin trouver un havre de paix. Le problème pris à bras le corps était réglé. Probablement les mêmes locaux qui avaient été jugés attribuables aux sans papiers. Probablement les mêmes que ceux qu’attendent des " petits " salariés. Mieux, Augustin Legrand a obtenu la fameuse loi sur le droit opposable au logement. Un texte d’une lâcheté absolue qui ne sera ni applicable, ni appliqué dans des villes n’ayant… aucune possibilité de répondre aux demandes et qui se trouveront face à des réactions hostiles des gens " installés ", opposés à toute construction près de chez eux.
Imaginez un instant l’efficacité de ce texte qui fera qu’un sans logis, à qui on refusera depuis des mois ou des années un T2 ou un T3, prendra un avocat (avec une aide juridictionnelle) pour déferrer l’Etat devant le tribunal administratif, pour réclamer son dû. Il attendra… dehors, toujours sans logis, une décision de justice forcément susceptible d’appel ou d’autres procédures de retardement pour, s’il a raison, obtenir satisfaction au minimum… un ou deux ans plus tard. Quelle valeur accorder à cette mascarade légale, qui consiste à simplement masquer une incapacité à résoudre un problème dans une procédure purement théorique ?
Les campeurs du canal Saint Martin avaient, selon leurs mentors, obtenu satisfaction. Ils pouvaient lever le camp, on allait enfin s’occuper d’eux, sans trop se soucier de tous les autres, moins visibles mais tout aussi en difficulté ! Les caméras ont disparu. Les micros ne se tendent plus. Les lumières de fêtes ont été éteintes. Le canal Saint Martin coule des jours apparemment paisibles. Don Quichotte ne dort que d’un œil, mais les effets d’annonce se sont partiellement évanouis.
JE VAIS REFAIRE UN STOCK DE TENTES
Hier, Augustin Legrand était de retour et il n'était pas content. " Je me réinstalle sur le campement pour voir et comprendre la situation", a affirmé le fondateur des Enfants de Don Quichotte, rentré d’Afrique du Sud où il tournait un film, " et je vais refaire un stock de tentes ". Il devrait demander à ses copains de Bordeaux ou de Dax si on leur a laissé le temps d’installer d’autres tentes ou de demeurer dans les locaux vides… et il constaterait que la période n’est plus celle de Noël.
Il a retrouvé 120 tentes, toujours installées sur les berges, et des relations avec le voisinage, tendues. "Il y a une dizaine de SDF qui sont alcoolisés, qui posent des problèmes et nous avons besoin de citoyens pour encadrer la centaine de SDF, en l’absence totale de travailleurs sociaux"
, ajoute-t-il, assurant que les "tentes vides il y a deux semaines sont actuellement toutes remplies". Il est revenu à la case départ, mais avec la différence que désormais les médias vont se retourner, en cette période où il va falloir remontrer un brin d’inquiétude liée à l’insécurité, contre son initiative. Les reportages des Jités sur le canal Saint Martin de hier soir étaient révélateurs de ce nouvel angle, qui va détruire… les apparences antérieurement établies. Très en colère, le porte-parole des Enfants de Don Quichotte y demandait… la démission de Catherine Vautrin, ministre déléguée à la Cohésion sociale, qu'il juge " vraiment incompétente " car, selon lui, " rien n’a avancé depuis le 8 janvier ", date de l’accord entre le gouvernement et les Enfants de Don Quichotte sur le relogement des sans-abri. Tiens donc, je croyais que le vote de la loi allait tout résoudre et que les logements pousseraient miraculeusement en un mois, que les bailleurs se montreraient solidaires, que les attributions s’effectueraient dans un parc social miraculeusement accru.
Augustin Legrand affirme donc que la majorité des 500 places disponibles pour la nuit, à Paris, dans des hôtels pour les sans-abri, sont… inoccupées par manque d’informations vers les SDF. " A huit semaines du premier tour de la présidentielle, on doit faire beaucoup pour les SDF, car nous sommes en état de guerre ", conclut le comédien qui a repris ses quartiers en première ligne. Il ne lui reste qu’à recevoir Sarkozy pour obtenir de nouvelle promesses et donc lever le camp.
REMOBILISER AUTOUR SU SORT DES SANS ABRI
L’objectif de Don Quichotte est clair : remobiliser les citoyens autour du sort des sans-abri, au moment où le projet de loi sur le droit au logement opposable est examiné à l'Assemblée nationale par les députés, qui le voteront définitivement jeudi. Plantées depuis plus de deux mois le long du canal Saint-Martin, les 120 à 130 tentes restantes sont devenues un casse-tête pour le gouvernement, dont l'image risque d'être ternie par un éventuel incident, dans un contexte de campagne électorale. On tremble dans les allées du pouvoir qu’une mort " normale " ou " violente " se produise sur ce site " sensible ". En fait, le campement du Canal Saint-Martin compterait une centaine de personnes, dont "certaines sont en grande détresse".
"Elles ne refusent pas de partir", a défendu François Lepinay, un des animateurs du Canal, estimant que les propositions "ne leurs sont pas adaptées". Le piège est là : tout incident dévaloriserait vite l’image dont a bénéficié l’association d’Augustin Legrand. Tout serait à rebâtir en cette période où les SDF sont éclipsés par les millions d’€ à mettre au bas des programmes. Demain on logera gratis !
Augustin Legrand a remporté une victoire éphémère, aussi éphémère que son passage au firmament de médias capables de faire, puis de défaire, en quelques images les idoles qu’ils érigent aussi vite. Il est certain que les emballements d’une machine à valoriser ou à détruire ne servent que d’éteignoirs aux réalités du monde.
Le canal Saint Martin a vu passer un raz de marée, de plus en plus à la mode dans notre pays : celui des promesses. Il n’a pas encore atteint les rives mais, patience, le tsunami arrive !
Mais je déblogue…
Craignant, une exaspération des riverains à l'égard de cette population, accusée parfois de "débordements" liés à l'alcool, les Don Quichotte ont donc décidé de renforcer la sécurité au campement et de lancer un nouvel appel à l'aide aux travailleurs sociaux afin de "renforcer les moyens humains" en une période où on annonce la suppression d’un poste de fonctionnaire sur deux. Ils se sont engagés à reprendre la distribution quotidienne de repas et de cafés, supprimée depuis plusieurs semaines. Enfin, ils tentent de ranimer une flamme vacillante.