Le suicide, dans notre société, devient un fléau dont personne n’ose parler. Les statistiques demeurent discrètes voire inexista
ntes afin de ne pas mettre sur la place publique un problème que l’on ne sait pas véritablement résoudre. Et pourtant, les tentatives augmentent et les morts directes ou indirectes ne cessent de progresser. Hier, une information a placé sur le devant de la scène ce geste de désespoir, accompli dans un contexte spécifique. En effet une nouvelle mort endeuille les salariés du technocentre de Renault à Guyancourt, dans les Yvelines. Après deux suicides en octobre et janvier derniers, les milliers de techniciens qui travaillent dans cette unité de pointe du constructeur automobile ont appris avec émotion le décès d'un de leurs collègues, dont le corps a été retrouvé à son domicile, vendredi, "un ceinturon autour du cou". Des centaines d’entre eux (500 selon la police, 800 selon les organisateurs) avaient d’ailleurs organisé le 30 janvier dernier une marche silencieuse en mémoire de deux employés qui s’étaient eux suicidés sur le site. Le cortège, ayant répondu à l'appel de la CGT et de Sud, avait observé une minute de silence devant un étang dans lequel un ingénieur, employé sur le site, s'était volontairement noyé.
Le 20 octobre dernier, un technicien en informatique s'était jeté du cinquième étage, dans le hall du bâtiment principal du technocentre qui compte 12.500 salariés. Un membre de la CGT expliquait alors que la "direction se dédouanait en expliquant que ces deux suicides sont dus à des problèmes personnels", alors que le syndicat pensait que "le climat anxiogène qui règne dans l'entreprise" a eu un rôle. Raymond D., qui a, récemment, mis fin à ses jours, a laissé à sa femme et son fils, en vacances à l'étranger, une lettre "sans ambiguïté". Dans le courrier, cet homme, en passe d'être nommé cadre - explique qu'il ne se sent "pas capable de faire ce travail, que le travail est trop dur à supporter". Un message conforme à la situation actuelle dans bon nombre d’entreprises de pointe, où l’on attend sans cesse des prouesses de la part de celles ou ceux qui portent une part de l’avenir.
A CHACUN SA PART DE RESPONSABILITE
"Nous sommes très attristés par ce troisième décès, et ce nombre de cas de suicides nous pose beaucoup d'interrogations et renvoie chacun à sa part de responsabilité" a déclaré la direction de Renault. Sa responsabilité n’existerait pas, même si elle tient un rôle essentiel auprès des équipes, pour détecter les personnes en difficultés, comme celle des médecins du travail qui sont extrêmement alarmés malgré la mise en place de l'observatoire d'évaluation du stress dans l'entreprise, a tenu à préciser le constructeur automobile.
Toutefois, a ajouté la direction, ce drame "survient dans un établissement où les conditions de travail ne sont pas les plus difficiles. Nous ne faisons pas le lien entre ces morts et notre politique de direction du personnel : il y a toujours un facteur personnel dans les suicides et malgré toutes nos précautions nous ne pouvons pas éviter que ce genre de drame se produise". N’empêche que même si aucune extrapolation n’est réellement objective, il est impossible de ne pas tenir compte de cette réalité dans le monde du travail.
En fait il s’agit d’une évolution constante de la pression qui pèse partout sur les employés, les salariés ou parfois encore plus sur les cadres. Le technocentre de Renault ne constitue pas, en effet, le lieu le plus exigeant physiquement pour celles et ceux qui y bossent chaque jour. S’il fut une époque où il fallait une santé de fer pour tenir des cadences ou une interminable journée de travail, il est désormais indispensable de tenir nerveusement ou moralement pour ne pas sombrer face aux exigences quotidiennes de nombreux métiers. Les notions de rendement, de productivité, de responsabilité deviennent oppressantes, car renforcées par le danger qui pèse sur l’emploi. Certes tout le monde ne réagit pas de la même manière face à cette nouvelle exigence d’efficacité, mais parfois la défaillance finit pas surgir… sous une forme ou une autre.
DEGRADATION DU VIVRE ENSEMBLE
300 à 400 salariés se suicideraient en France chaque année sur leur lieu de travail. Impossible de ne pas faire le rapprochement entre souffrance et situation professionnelle. Tout en explorant cette piste, les cliniciens font part de leurs inquiétudes sur ce phénomène dangereusement banalisé. L'un d'entre eux, Christophe Dejours, psychiatre et directeur du Laboratoire de psychologie du travail et de l'action fournit des éléments d’appréciation intéressants. Pour lui, le phénomène est apparu il y a une huitaine d'années. Avant cela, selon lui, il touchait exclusivement les agriculteurs et salariés agricoles acculés par les dettes et dont lieux de vie et de travail se confondaient. En dehors d'eux, si l'on se réfère aux archives de la médecine du travail, les suicides se commettaient généralement dans l'espace privé. Il était donc difficile de démontrer que le rapport au travail pouvait être en cause. Un des éléments déclencheurs est la dégradation profonde du " vivre ensemble ", les gens sont très seuls face à l'arbitraire, renforcé par la peur panique du licenciement, lié à une décision économique. Il suffit parfois de quelques mots pour enfoncer le porteur d’une responsabilité particulière.
Il y a toujours eu de l'injustice ou du harcèlement dans l'entreprise, mais autrefois, les syndicats, entre autres, scellaient les solidarités. Aujourd'hui, avec l'effritement de ces solidarités et la peur de la perte d'emploi, la convivialité ordinaire elle-même est contaminée par des jeux stratégiques qui ruinent les relations de confiance et colonisent l'espace privé. Notamment chez les cadres, dont la vie tout entière est tendue par une lutte pour progresser dans leur carrière ou pour ne pas perdre leur position. La concurrence installée à tous les étages peut faire des ravages, et détruire une ambiance antérieurement rassurante.
Certaines victimes laissent une lettre, un journal, d'autres se suicident devant leurs collègues. Leurs mots accusent l'entreprise et désignent des coupables. Le ton est celui de la colère, de la honte, de la défaite. N'arrivant plus à gérer le conflit qui les opposait à une hiérarchie ou à des collègues, elles ont perdu confiance en elles et retourné cette violence contre elles. Soulignons que ces personnes étaient souvent zélées, brillantes, sociables. Elles avaient beaucoup investi dans l'entreprise et n'ont pas supporté d'être injustement déconsidérées, rétrogradées.
LEUR TRAVAIL EST SOURCE DE STRESS
Selon les travaux de la Fondation Européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail, 28 % des Européens déclarent que leur travail est source de stress. La France serait depuis peu dans le peloton de tête des salariés les plus stressés. Pour le Conseil Economique et Social, qui vient de publier un rapport sur les nouveaux risques pour la santé des salariés, la faute incombe aux nouvelles organisations du travail. La mondialisation, et la concurrence qui l'accompagne, seraient ainsi en ligne de mire.
Selon ce rapport, le travail est de plus en plus intense et les marges de manœuvre de plus en plus restreintes. Au rang des causes du stress : un isolement croissant des salariés et une disparition d'une organisation plus collective qui les fragilise face à la pression des résultats, des contrats d’objectif, des rendements. Selon les travaux de la Fondation Européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail, il existe de profondes différences en matière de stress, selon le métier et le domaine d'activité. Ainsi, les moins stressés en Europe sont les ouvriers, employés… et militaires ! A l'autre bout de l'échelle, on trouve les techniciens, cadres et scientifiques, puisque 30 à 40 % d'entre eux ressentent un stress quotidien dans leur emploi. Une tendance confirmée par un sondage du Figaro Entreprises et de la Confédération Française de l'encadrement, réalisé en avril 2004. Dans cette enquête, les cadres ont majoritairement l'impression que leur charge de travail est plus lourde, qu'ils doivent travailler plus vite, et que leurs efforts ne sont pas reconnus à leur juste valeur… Une autre enquête, réalisée par l'Usine nouvelle et le cabinet Stimulus en février 2004, souligne la plus grande pression dont sont victimes les femmes. Mais apparemment cette tendance serait en train de s'inverser…
Tous ces constats permettent d’affirmer que, contrairement à la chanson célèbre, le travail n’est pas la santé et ses victimes ont rarement une médaille à titre posthume épinglée sur leur cercueil. De même, il n’est pourtant pas certain que ne rien faire permette de la conserver. En effet, parmi les licenciés, les chômeurs, les indicateurs sont également au rouge. Mais comme Sarkozy est devenu le porte parole des travailleurs, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Il vont voir la vie en rose. C’est tendance !
Mais je déblogue…