Dans une semaine, les bureaux de vote créonnais seront ouverts et plus de 2800 électrices et électeurs viendront s’y exprimer. Malgré plus de 30 années ininterrompues de participation à toutes les échéances électorales, j’ai bien du mal à prévoir le résultat local, tant les opinions demeurent discrètes, mouvantes et parfois même surprenantes. Je suis pantois quand je vois les Renseignements Généraux afficher des certitudes dans un tel contexte. Leurs analystes doivent être très savants pour extraire, à partir des entretiens qu’ils réalisent, une prédiction fiable, d’autant que la leur va à l’encontre de tous les sondages dont on sait combien ils sont à prendre avec les pincettes de la raison.
Le climat n’est pas aussi flamboyant qu’il le fut antérieurement. L’affichage officiel, confié à une entreprise privée, a été inexistant durant toute la première semaine de la campagne. Le tractage boîte aux lettres a été limité à Ségolène Royal sur certains secteurs de la commune, quand il y avait un militant plus mobilisé que les autres. Aucun autre candidat ne s’est manifesté. Une seule réunion publique aura été organisée sous l’égide du Parti Communiste. Le dernier marché n’a pas reçu les visites habituelles, mais peut-être que le prochain regorgera de distributeurs de programmes. Un calme désarmant en une période où habituellement se manifestent des convictions fortes. La France s’en remet au système médiatique pour lui montrer a bonne voie et une frange s’époumone à suivre sur Internet les péripéties plus ou moins fiables d’un contexte " pipole ". Les anciens combattants de l’idéal se retrouvent dans quelques rencontres pour évoquer l’époque où les projets politiques constituaient le cœur des débats. Je suis de ceux qui pensent que jamais l’inculture citoyenne n’a été aussi forte.
CONFUSION TOTALE DES ENJEUX
Partout où je suis allé et où un débat a été ouvert, il y a une confusion terrible des rôles. Les gens rencontrés confondent l’élection présidentielle avec la nomination d’un premier ministre. Ils viennent, en l’avouant plus ou moins, chercher une mesure ponctuelle correspondant à leur situation personnelle ou familiale, plutôt que d’approuver ou désapprouver un projet global de société. Plus personne ne voit dans le système présidentiel de cette Vème République à bout de souffle les réalités des rôles. Il y a une distance considérable entre l’enjeu réel et les attentes quotidiennes des électrices et des électeurs. Ils ignorent massivement que le Président de la République doit, dans le système actuel, donner des orientations générales à un gouvernement chargé de les traduire en actions concrètes.
Cette vision confuse du fonctionnement de l’Etat pèse sur la campagne, car il transforme l’idéal en catalogue de la Redoute. On en arrive à le feuilleter pour aller y chercher le thème, le sujet, la mesure précise, concrète, déjà formalisée que l’on attend, en étant prêt à passer à une autre boutique de "vente par correspondance" si le choix n’est pas suffisant. Mieux, sur Internet on trouve de plus en plus de comparatifs de programmes style " Que Choisir ? ", attestant de cette mutation du statut d’électeur vers celui de consommateur, de celui de militant vers celui de client. On n'adhère plus à une vision globale de la société future, mais à un contrat d’assurance sans autre risque que celui d’être trompé.
LA COOPERATION FUSION LA PLUS RENTABLE
D’ailleurs les réactions de quelques socialistes influents démontrent que cette tendance leur convient. Tour à tour, dans un grand élan de boutiquiers habitués à prendre leur marge bénéficiaire sur les achats des autres, Michel Rocard et Bernard Kouchner se sont précipités pour proposer la " coopération fusion " qui leur parait électoralement la plus rentable. Michel Rocard, ancien Premier ministre, député socialiste européen, a ainsi plaidé en faveur d'une "alliance" entre Ségolène Royal et François Bayrou avant le premier tour, afin d'éviter une victoire de Nicolas Sarkozy au second tour. " J'ai une certitude de la
victoire de Ségolène au second tour si beaucoup des voix de François Bayrou se portent sur elle. Sans cela je n'ai que le doute que révèlent les sondages. Et la recherche de ces voix appelle un engagement de réciprocité car le problème se pose dans les deux sens. ". C’est l’efficacité ou c’en est pas ! Il se place dans une hypothèse, ce brave Michel, celle où Bayrou arriverait derrière Ségolène Royal et qu’il accepterait de se faire harakiri politique… pour les législatives qui suivront. Mais a-t-il envisagé le désastre que serait sa théorie si par malheur Ségolène Royale arrivait derrière Bayrou ? Comment expliquer, lors des législatives, ce revirement brutal de tendance sauf si, par avance, il s’est réservé un poste de Ministre des Finances quel qu’en soit le résultat ? On nous refait le coup du " rien n’est plus important que de battre Sarkozy et vous devez renier vos engagements pour accepter la solution la plus efficace ! " Pauvre Rocard, que j’ai fidèlement suivi durant 25 ans dans ses propositions courageuses, mais que je ne peux plus souffrir tant il est devenu une caricature de notable arrangeant. Je l’ai aimé à contre courant sur l’autogestion. Je ne le suivrai plus jamais sur une divagation libérale auto valorisante ! Bernard Kouchner s'est prestement rallié à cet appel à une alliance entre l'UDF et le PS pour l'élection présidentielle. L’occasion était trop belle pour qu’il la laise passer en une période où Bayrou cherche un Premier Ministre potentiel de gauche. "Pour la première fois depuis trente ans, le parti de François Bayrou ne récuse pas la gauche réformatrice. Saisissons cette chance", déclare l'ancien ministre de la Santé de Lionel Jospin dans une tribune du Journal du Dimanche d’aujourd’hui sous le titre : "Assez de l'esprit sectaire!". Le parangon de l’intervention humanitaire vient au secours du père François et surtout refile un coup de pied terrible dans les chevilles de celle qu’il est censé soutenir… de toutes ses forces. Remarquez, Rocard a fait mieux, puisque sa déclaration est tombée le jour où, comme le fait savoir le rédacteur acéré du blog " Mitterand-2007 ", Ségolène Royal est... chez le " Ché ", et qu’elle se positionne résolument à gauche !
En général, les désistements ne se discutent qu’après les résultats du premier tour… Désormais, la boutique s’ouvre avant que les tarifs soient fixés ! On dit aussi dans les cercles parisiens que Borloo et DSK ont soupé ensemble chez un grand avocat parisien pour examiner comment ils pourraient éventuellement, dans une situation de crise (pas de majorité absolue UMP ou PS à l’assemblée nationale), faire un bout de chemin ensemble. C’est ce que Rocard avait appelé l’ouverture, avec le succès politique que l’on sait !
JE T’AIME MOI NON PLUS
Dimanche il faudra être sacrément convaincu pour se reconnaître dans ce jeu du " je t’aime moi non plus "
, pour prendre son bulletin de vote. A force de vouloir tuer la gauche pour retrouver un pouvoir, certains de ses responsables finiront par occuper les strapontins idéologiques que la droite voudra bien leur laisser. A force de chercher un consensus à n’importe quel prix, on fait le lit du duo Sarkozy-Le Pen. La politique, ce n’est pas à mes yeux qu’un simple calcul mathématique de cumul des voix, c’est aussi un projet, une pratique, une volonté d’aller jusqu’au bout de ses engagements, quel qu’en soit le prix. Et n’en déplaise au " French Doctor " porteur de sacs de riz, la fidélité à des principes n’a jamais été une lubie " d’esprit sectaire ". Le clientélisme devient tel en politique qu’un jour on verra bien un candidat ou un parti ouvrir un "supermarché à promesses". Il suffira d’y venir avec son sac recyclable pour y puiser les produits en promotion. On pourra même vous faire une petite remise sur votre feuille d’impôts à la caisse … selon les soldes du jour.
Le problème, c’est que désormais ces principes sont relayés par l’omnipotente télévision. Les Jités des chaînes dominantes se relaient inlassablement, et se délectent des prises de parole qui confortent l’abandon de toute ligne directrice politique forte. Eux, ils ont axés toute leur stratégie sur l’audimat, c’est à dire l’attractivité de leur information plutôt que sur la fiabilité de celle-ci. Au moins, c’est plus clair !
Il va falloir y réfléchir avant dimanche prochain pour que vers 20 heures les visages qui apparaîtront sur les écrans n’explosent pas à la face de celles et ceux qui auront détruit tous les repères.
Mais je déblogue…