La caméra, désormais aux formes multiples et aux tailles très diverses sera probablement retenue comme objet symbolique de ce début du XXI° siècle par les sociologues. Jusque là réservé à une élite son maniement devient tellement courant que plus personne n’en mesure réellement les dangers. Rien ou presque rien ne peut échapper à l’enregistrement pouvant être utilisé à toutes les fins. L’acte de filmer, de s’emparer de l’image de l’autre, n’a plus aucune limite. Toutes les lois ne servent à rien puisque l’on cultive à loisir les exceptions, trouvant toujours un angle pour excuser les dévoiements de pratiques pour le moins douteuses. Etre " emmagasiné " dans un appareil plus ou moins sophistiqué relève du quotidien ou presque sans que nous sachions exactement ce qu’il en ressortira.
On a trahi l’éthique de l’information en inventant les fameuses caméras cachées. On a donné aux téléphones mobiles la vertu de pouvoir transformer n’importe quel acte en événement. On prétend que la réalité est révélée par cette télé qui scrute la vie de fourmis humaines engoncées dans des huis clos plus ou moins factices. Il n’y a pas un seul homme ou une femme qui n’aient pas rêvé de se retrouver devant l’œil de cette machine à fabriquer de la célébrité.
On sait qu’il arrive même que certaines et certains fassent des pieds et des mains pour qu’elles viennent les suivre et les porter vers ce monde virtuel dans lequel l’inconnu peut devenir instantanément une vedette. Les caméras s’installent partout. Elles appartiennent à notre quotidien sans que l’on sache véritablement comment elles peuvent s’y glisser. Le fameux " souriez vous êtes filmés ! " est bel et bien passé de mode.
Dans un entretien au Journal du Dimanche du 8 juillet, Nicolas Sarkozy se dit "très impressionné par l'efficacité de la police britannique", notamment grâce au réseau de caméras de surveillance, très développé en Grande-Bretagne.
Après les attentats manqués de Londres et l'attaque contre le principal terminal de l'aéroport de Glasgow, les caméras de vidéosurveillance avaient en effet rapidement permis à Scotland Yard de disposer d'une image "très nette" du chauffeur de la première Mercedes abandonnée.
Le pays compte environ 25 millions de caméras, contre un " petit " million en France. Un Londonien peut être filmé par le réseau de surveillance jusqu'à 300 fois par jour. Y-a-t-il de quoi rêver ou de quoi s’inquiéter ? Doit-on prendre modèle sur cette cité " Big Brother " ?
UN PLAN DE GRANDE AMPLEUR
Lors du dernier conseil des ministres, le Président a pourtant demandé au gouvernement d'étudier " rapidement" la possibilité de mettre en place en France un " plan de grande ampleur " de vidéosurveillance sur le modèle britannique. Selon le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez : "Cette vague d'attentats (en Grande-Bretagne) doit nous amener à réenclencher rapidement la réflexion au niveau du gouvernement ". Encore une fois la sécurité va s’imposer, d’une manière ou d’une autre, à la liberté. Lentement mais sûrement on passe d’un horizon à un autre sans trop s’en rendre compte. La société bascule vers une sorte de culte du risque zéro véhiculé par des technologies de plus en plus contraignantes. Déjà avec un pauvre téléphone mobile allumé dans votre poche vous êtes repérable en permanence. Ils avaient le " son " ils auront l’image !
"En Angleterre, vous avez un système de caméras qui sont réparties sur le territoire, et notamment sur les lieux sensibles, qui permettent d'assurer mieux la sécurité du territoire et le but c'est qu'on ait rapidement une réflexion là-dessus pour voir dans quelle mesure ce système peut permettre ou non d'améliorer la sécurité en France", a expliqué Laurent Wauquiez, le nouveau porte parole du gouvernement. Aussitôt de nombreux maires de grandes ville se sont engouffrés dans la brèche et au lieu de faire reposer la sécurité des biens et des personnes sur la police ou la Gendarmerie on va la déléguer de fait à des sociétés plus ou moins privées. Plus aucun geste, même le plus anodin, le plus ordinaire sera sous surveillance.
Dans le JDD, de hier Nicolas Sarkozy précisait qu'il avait demandé à la ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, " de réfléchir à un vaste plan d'installation de caméras de surveillance dans nos réseaux de transports en commun " pour "protéger la sécurité de chacun ". Une manière de revenir, d’une façon ou d’une autre, sur la liberté de déplacement. Et en affirmant ceci il n’y a rien de frénétiquement libertaire mais tout simplement une forme d’angoisse sur l’utilisation possible pouvant être faite de ces réalités quand on connaît la maière dont on pèse déjà sur la vie des gens par des fichages continuels.
RESULTATS ASSEZ EFFICACES
François Fillon avait indiqué la semaine dernière que " tous les services qui sont destinés à lutter contre le terrorisme sont en alerte maximale , même s'il n'y a pas de menace précise à l'encontre de la France ". Le Premier ministre avait également relevé les " résultats assez efficaces " donnés par le réseau de télésurveillance britannique, sans pour autant préciser lesquels. En France, le plan Vigipirate est toujours au rouge, troisième niveau sur les quatre que compte cette échelle, le degré le plus élevé étant l'écarlate. En ce moment où le gouvernement songe donc à multiplier les caméras, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil), " une alerte à la société de surveillance " qui menace " la protection des données et nos libertés ".
Dans le rapport 2006 de la Cnil, son président, Axel Türk met en garde : " l'innovation technologique est à la fois porteuse de progrès et de dangers. Les individus sont tentés par le confort qu'elle procure, mais ils sont peu conscients des risques qu'elle comporte. Ils ne se préoccupent guère de la surveillance de leurs déplacements, de l'analyse de leurs comportements, de leurs relations, de leurs goûts ". En 2005, la Cnil avait enregistré 300 déclarations de mise en place de systèmes de videosurveillance. En 2006, il y en a eu… 880, souligne le rapport.
Et les techniques ne cessent de se perfectionner, par l'internet ou wi-fi, proposant le son, voire le comptage des clients entrant et sortant des magasins ou la détection de colis abandonnés. Tout est prétexte à l’installation d’yeux technologiques froids mais acérés.
Selon Axel Türk, face à l'inflation de la législation anti-terroriste, il appartient à la Cnil " d'éviter les pièges, dénoncer les illusions et combattre les mythes ". Il faut " provoquer une prise de conscience collective ".
Autre source de préoccupation, les demandes d'autorisation à la Cnil pour des dispositifs biométriques "ont été multipliées par dix en un an", relève le rapport qui devrait être largement médiatisé mais qui ne le sera pas !
Par conséquent, la Cnil a donné son autorisation en avril 2006 à trois cas : l'accès aux restaurants scolaires par reconnaissance du contour de la main, et l'accès aux lieux de travail par la même méthode ou grâce à l'empreinte digitale, enregistrée sur un support individuel. Au total, l'an dernier, la Cnil a autorisé 52 dispositifs, en a refusé 5 et a enregistré 299 engagements de conformité. Les entreprises fleurissent et démarchent les élus locaux en leur vantant les mérites de ces procédés. Ils peuvent savoir tout sur tout le monde sans trop d’efforts.
LES SALARIES SOUS SURVEILLANCE
Par ailleurs, un autre secteur en plein développement : la géolocalisation des véhicules de salariés. A tel point que la Cnil a adopté en 2006 une recommandation pour en restreindre l'usage aux cas où elle est nécessaire à la sûreté de l'employé, de la marchandise ou du véhicule, ou lorsqu'elle est le seul moyen de suivre les prestations, la facturation ou le temps de travail. Il ne serait pas question d'espionner hors des heures de travail ou de contrôler la vitesse, dit la Cnil qui demande une " information préalable de l'employé".
D'autres recommandations ne tarderont pas car la Cnil "n'ignore pas que la géolocalisation des employés eux-mêmes, par le truchement de leur téléphone portable ou de tout autre technologie, est également possible".
Alex Türk soulève un autre danger qui devrait devenir de plus en plus présent: "la technologie tend à devenir invisible". D'abord "parce que de plus en plus de traitements de données sont réalisés à l'insu des personnes et permettent de tracer leur déplacements physiques dans les transports en commun, leurs consultations sur internet, leurs communications téléphoniques".
En outre, parce qu'avec les nanotechnologies, à l'échelle du milliardième de mètre, "il sera bientôt impossible de distinguer à l'oeil nu si une technologie informatique est présente dans un objet", au risque de voir les instances de contrôle comme la Cnil "contournées, submergées" par cette nouvelle vague miniaturisée, met en garde Alex Türk. Ce n’est guère rassurant mais qui s’en inquiète véritablement ? En effet la tendance globale vise à atteindre la sécurité maximum en continuant à empiler les technologies permettant de restreindre la liberté de tous au nom des contraintes nécessaires pour quelques-uns. Et ce n’est pas fini. Tout le monde va être sous le regard de quelques-uns. Le paradoxe c’est que ce sont ceux qui réclament la plus grande sévérité, la surveillance la plus forte qui finiront par être les victimes de leurs propres demandes.
Mais je déblogue…