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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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DANS LE RETRO

Je suis tombé amoureux du Chili lors de deux voyages. Voici trois "impressions" rapportées de ce pays où l'Histoire s'est écrite avec du sang et des larmes. L'une se situe dans le Palais présidentiel où a été assassiné Allende, l'autre dans l'un des maisons de Pablo Néruda et la troisième dans le port mythique de Valparaiso. Bon voyage. Je suis de retour demain !

LES SILENCES DE LA MONEDA
La traversée du Palais de la Moneda s’apparente à celle que l’on peut accomplir sur les océans. Elle débute dans l’espoir et la fierté mais se déroule dans la solitude absolue. Entrer librement dans un lieu institutionnel avec une étonnante facilité apporte la satisfaction d’être au départ d’un parcours hors du commun. On y passe successivement de l’ombre des couloirs aux soleil éclatant des cours intérieures comme s’il s’agissait de faire partager aux femmes et aux hommes cette vision de l’Histoire des peuples. Impossible de ne pas penser dans cet espace rendu à la démocratie aux moments atroces dont il a été le théâtre.
Les murs blancs de la Moneda gardent le secret des complots, des bruits de bottes, des intrigues et des lâchetés qu’ils ont abrités. Les patios d’une irréprochable propreté ramènent à la joie du partage. La garde présidentielle veille de manière détendue sur ces lieux où l’appareil photo devient la seule arme destinée à construire un avenir au temps présent.
Impossible de pénétrer dans les salles officielles sans être imprégné du drame qui s’y est noué. Inconsciemment le visiteur cherche à se raccrocher à une preuve de ces faits entrés dans les repères mondiaux de la résurrection permanente de la bête immonde. Rien. Les traces ont été estompées par le temps mais l’oubli n’est pourtant pas de mise. Le souvenir demeure mais il est surtout réservé à celles et ceux qui gèrent un Etat encore fragile.
Sur un mur de briques rouges sang, deux médaillons de cuivre rappellent qu’Allende et ses compagnons ont perdu la vie pour avoir voulu transformer leur idéal en réalités populaires. Dénudé, simple, proche de ces matériaux avec lequel on construit dans tous les quartiers de la planète des maisons pour les ouvriers, le rectangle tranche avec le revêtement immaculé qui le cerne. Face à ce coussin de terre cuite soigneusement aménagé il est impossible de parler. La gorge se noue. Les yeux se baissent. Des pensées furtives traversent les regards. Le groupe se serre. Personne n’ose se confronter à la dure réalité de ce profil d’un homme d’Etat ayant préféré la mort à un sort humiliant et sombre.
La minute de recueillement dure dans la pénombre d’un pallier auquel seuls les visiteurs accompagnés peuvent accéder. Elle débute un voyage dans l’émotion. Elle permet de revenir à l’essentiel, à ce qui permet de se construire des certitudes, à ce sentiment qu’il y a toujours tapi dans l’ombre d’un esprit, ce loup qui devient un loup pour l’Homme. Allende est passé par là. Allende a disparu ici. Son sang a coulé, fuyant la vie, rouge comme l’espoir des mineurs ayant extrait le cuivre dans lequel son portrait a été moulé.
En revenant à la lumière, sur la grande dalle aménagée à quelques mètres de la sortie du Palais, au-dessus du musée d’art moderne voulu par Ricardo Lagos, on respire, on apprécie le soleil, on goûte à la liberté, on s’éparpille, on se sent heureux comme si le poids de l’Histoire s’était effacé. La Moneda ne s’oublie pas comme ces Palais hantés par des personnages silencieuxhésitant entre l’ombre et la lumière.
LES FILLES MER
Pablo Neruda, avait un amour platonique. Lui qui a partagé sa vie passionnément avec trois femmes a toujours tenté vainement de séduire la plus belle des partenaires, celle qui venait inlassablement briser ses humeurs sur les rochers noirs du rivage où il avait niché sa maison. Cette prétendante dont le voile bleu turquoise orné d’une dentelle blanche mouvante, l’attirait. Une véritable obsession. Aucun de ses mouvements ne devait lui échapper. Il voulait en sentir ses sautes d’humeur fracassantes comme les caresses de son souffle. Il souhaitait respirer ses parfums subtils ou prégnants. Il appréciait tous les cadeaux spontanés qu’elle lui apportait, les plus simples comme les plus sophistiqués. Le poète ne savait écrire que les yeux dans les yeux avec celle dont il ne s’approchait pourtant jamais. Une passion à distance. Réfugié derrière les hublots de son navire personnel il lui déclarait sa flamme vite éteinte par une peur panique de faire corps avec elle. Pas un instant, un objet, une action qui ne soient pas inspirés par cet attachement viscéral à la mer.
A Isla Negra, en surplomb du Pacifique comme à Valparaiso, au sommet d’un colline, Neruda cherchait à la séduire, à vivre intensément avec elle sans jamais conclure car il avait une peur panique de la rencontre. Il vivait dans des nids d’amour destinés à lui permettre de partager, de contempler, de jouir à chaque instant de cette compagne capricieuse mais tellement attachante.
Ses maisons ne furent donc que des refuges méticuleusement pensés pour cet amour immodéré. Des merveilles de goût, de patience, d’imagination, de tendresse et de finesse. Pour Neruda, il n’y avait manifestement aucun objet qui n’ait pas eu une âme. Et, ceux qui avaient eu le privilège de partager l’intimité de l’océan, constituaient pour lui d’inestimables trésors.
Ainsi les figures de proue, aux formes généreuses et à la peau lissée par les embruns, devaient assister à tous les moments clés de son quotidien. Observant les repas, trônant parmi dans le salon aux amis, épiant les faits et gestes dans les couloirs, ces splendides figures arrachées à des navires mythiques constituaient les " filles-mer " idéales. Elles portaient en gestation ses rêves, les nourrissaient de leurs seins dénudés et généreux, les accompagnaient de leur regard éternellement bienveillant. Pas un espace, pas un lieu qui ne tournent autour de sa passion. Au cours de tous ses séjours, loin de sa terre natale, le Prix Nobel, a accumulé des témoignages de savoir-faire d’autant plus exceptionnels qu’ils sont authentiques.
Pablo Neruda aimait la vérité donnée par la simplicité. Elle transparaît dans cette demeure d’Isla Negra où rien ne reflète une autre richesse que celle de l’esprit. Il n’y renoncera jamais. Elle accompagnera toutes les périodes agitées de sa vie. Engagé, militant, exigeant il a quitté sa demeure entourée de Pacifique pour disparaître quelques jours après l’arrivée des briseurs de doigts des guitaristes au pouvoir dans son pays. Il a abandonné son dialogue ininterrompu avec un océan d’humanité. Les tintements de la cloche saluant le passage des navires remontant ou venant de Valparaiso, sa coque de noix " No subir " n’ayant jamais servi à autre chose qu’à des apéros pour " copains de bord " et qu’à des voyages immobiles, ses dizaines de flacons vides pour des ivresses de mots sont figés dans le présent. Les symboles demeurent et résistent à toutes les dictatures injustes.
Cette maison du bonheur, ce havre de paix, ce lieu vivant ne parlant surtout pas du passé d’un homme mais de la pérennité de sa culture apportent au monde la force des poètes, celle dont on a besoin pour connaître des lendemains qui chantent.
Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux…
Neruda a raison : il n’y a que celles et ceux qui n’ont aucune passion qui peuvent craindre la mort lente de l’ennui.
VALPARAISO EN 3 D
Il y a trois visions de Valparaiso. Celle que l’on a dans tous les ports en arrivant face à un océan au bleu profond. Médiocre, grise, sans perspective pour les voyages vers les terres lointaines. Toutes les rues plates qui mènent ou longent cette rade mythique débouchent sur un morceau de rêve limité. Valparaiso n’aime pas la petitesse, le plancher des vaches, les aventuriers au petit pied. Il lui faut une ouverture large sur le monde, sur l’inconnu, sur l’aventure pour exister. Les bateaux immobiles qui attendent au loin n’osent pas approcher de ce rivage artificiel où les conquérants redevenaient seulement des hommes comme les autres. Pour goûter à leurs songes il faut absolument prendre de la hauteur, monter vers les collines qui plongent dans un océan éternellement Pacifique. Des routes sinueuses se faufilent entre des maisons se hissant sur la pointe de leurs fondations afin de décrocher un coin de vue sur l’horizon. Valparaiso se mérite. Elle ne se laisse séduire que par celles et ceux qui ont l’audace de la prendre. Oser pour être séduit, s’installer sur des repères de vigie scrutant des arrivées incertaines dans une immense baie, chercher des balcons sur un ailleurs imaginaire, marcher sous des toiles d’araignée artificielle reliant les hommes aux autres hommes, accepter des descentes vertigineuses ou des ascensions poussives dans des cages en bois vernis : on n’entre pas dans Valparaiso sans efforts. De là-haut on comprend mieux ce que signifie l’appel du large. Le port prend sa véritable dimension, celle des vastes espaces où naissent des périples de légende. L’immobilité apparente constitue un miroir aux ambitions.
Mais pour prendre conscience de l’extraordinaire multitude colorée qui se blottit face l’immensité bleue il suffit de prendre l’un de ces bateaux promenade qui put le gazole. En prenant pas plus de distance de la terre que peut le supporte un marin d’eau douce, on contemple l’un des plus beaux panoramas du mode. Un tableau pointilliste dont les touches cumulées constituent un ensemble d’une touchante naïveté. Merveilleux mélange des styles et des cultures Valparaiso s’offre même le luxe de reléguer le gris souris de la terrible marine chilienne dans un coin afin qu’elle ne gâche pas la luxuriante palette de son histoire. Cette tristesse de navires effilés comme les lames des glaives prêts à plonger dans le corps mobile de l’océan rappelle que la liberté des tons se heurte parfois à la pauvreté des imaginations.
Cette ville de l’imaginaire construite en bois n’a pas une allure princière. Elle ne vit que pour les échanges autour de son port où, le dimanche, les plus modestes se contentent de venir voir la noria des bateaux promenade se bousculer pour récupérer des passagers crispés par des embarquements au bout d’une corde. Elle sent la sueur, les ballots venus d’ailleurs sur les quais, les poissons débarqués agonisant sur la glace, les churros empilés dans des vitrines glauques… Valparaiso s’étire dans la nostalgie de son passé glorieux. Elle traîne sa morosité dans le soleil couchant pour s’envelopper pudiquement à l’aube dans un voile léger de brume. On ne lui tourne pas le dos sans se promettre d’y revenir un jour. Histoire de respirer le parfum de l'épopée!
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