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10 décembre 2006 7 10 /12 /décembre /2006 09:05
Laurent Bazin, journaliste d'I Télé, a dû retirer de son blog un récit qui rendait compte d'un déjeuner "off" avec Nicolas Sarkozy, "à la demande de la direction de la chaîne". Dans une chronique intitulée : "Sarkozy dans son assiette", Laurent Bazin racontait dans le détail le déroulement d'un repas au ministère de l'Intérieur où Nicolas Sarkozy avait convié la rédaction d'I Télé. Hier, le texte n'était plus consultable en ligne. Il est remplacé par une nouvelle note : "En réponse à deux internautes qui s'interrogent sur la disparition du blog d'hier : je l'ai retiré à la demande de la direction d'I télé (dont je suis salarié) et qui ne souhaite pas que le contenu de ce déjeuner collectif avec Nicolas Sarkozy soit publié. Je le regrette". Ailleurs, réagissant à un commentaire de Jean-Marc Morandini sur cette affaire, Laurent Bazin refuse le terme de censure, et affirme "je peux écrire ici ce que bon me semble". On le croit… mais il n’en apporte pas nécessairement la preuve.
Quoique son honnêteté ne soit pas mise en doute,  car il a cru, le naïf, qu’il était libre dans notre société sarkozifée. Grâce à lui, on connaît déjà l’existence de ce repas, et on peut se douter de l’absence de pression pour que cette disparition magique ait été opérée. Mieux, il y a fort à parier que le service de presse de la Place Beauvau n’est pas du tout intervenu… Cette affaire devient symptomatique du fonctionnement actuel du système médiatique de l’opinion dominante. C’est même le cas d’école parfait ! Le concept même de ce genre de déjeuner constitue, en effet, une véritable atteinte à la liberté journalistique

IL FAUT QUE CA SE SACHE MAIS SANS SE SAVOIR
Voici donc, ci-dessous, pour que vous me mourriez pas en citoyen(ne)s idiot(e)s, comment s’est déroulé un déjeuner sympathique entre gens de qualité indépendants. Ces agapes sont beaucoup plus répandues que les téléspectateur(trice)s, les auditeur(trice)s, les lecteur(trice)s le croient. Elles sont même quotidiennes, soit en groupes, comme dans ce cas, soit individuelles, ce qui les rend beaucoup moins décelables car les " brebis galeuses " existent toujours dans une rédaction, et il faut s’en méfier !
La méthode du " off " reste aussi la plus utilisée par les gens qui veulent justement que quelque chose se sache, sans qu'on sache que ce sont eux qui l’ont lâchée, tout en se sachant. Le détenteur d’une information qui porte tort à ses adversaires cherche toujours, par tous les moyens, à la distiller en en masquant l’origine, où à la confier comme un " cadeau " à un affamé d’infos.
Nicolas Sarkozy s’appuiera fortement sur ses relations dans le système médiatique: c'est une certitude! Il sait qu’il faut que toutes ses relations se mettent en route pour que le rouleau compresseur UMP agisse à plein régime, afin qu’il refasse son retard d’image sur Ségolène Royal. Il a désormais quasiment tous les "journalistes" qui comptent dans son escarcelle, même s’il parait qu’une brouille apparente l’opposerait à PPDA. Comme I Télé correspond à une strate de population qui ne lui est pas encore acquise, il a tenu à mettre suffisamment tôt les choses à plat : le bâton et la carotte ! Il sait qu’il n’aura plus aucun problème sur LCI, TF1, France 2 et France 3, LCP ou France 4… Il fallait verrouiller les trublions possibles du groupe Canal + (il ne va pas tarder à réclamer la tête des animateurs des Guignols) encore très légèrement iconoclaste.
Ce repas, comme des dizaines d’autres, correspond au rôle qu’il estime faire jouer aux médias dans la politique, et me convainc encore plus de l’utilité des blogs fiables et durables pour une résistance à cette écrasante pression.
Autant donc publier d’abord sur L’AUTRE QUOTIDIEN l’intégralité du récit de Laurent Bazin, comme l’a fait le Nouvel obs.com sur lequel je l’ai trouvé, afin que vous entriez dans le monde secret du best " off " de Sarkozy.
SARKOZY DANS SON ASSIETTE
" Ce mercredi midi, la rédaction d'I Télé était invitée à manger place Beauvau avec le ministre de l'Intérieur. Un déjeuner off dans la plus pure tradition, bien entendu.

R.V. 13 heures... 13h15, arrivée du Ministre de l'Intérieur, souriant, costume gris élégant, chemise bleue ciel, cravate bleue soutenue. Jolie montre au poignet. Le portable est posé sur la table à sa droite. Un bouton pressoir noir à coté du verre pour sonner les serveurs.

Entrée en matière simple et de bon aloi :

" Ah, vous êtes plus sympas là que lorsque je vous écoute parler de moi à la télé. Vous m'épargnez pas... La petite là (Valentine Lopez du service politique, assise à sa gauche, ndlr) : visage d'ange, mais elle n’a jamais un mot gentil. Que des méchancetés. Elle me loupe jamais "

Le tout, bonhomme, sans cesser de plaisanter, en fixant la directrice Générale de la chaîne et le directeur de la rédaction assis en face de lui. Suit le refrain désormais bien connu (Charles Pasqua, l'avais étrenné en 1986 lors des manifs étudiantes) :

"les journalistes de toute façon, vous pouvez pas vous en empêcher. La campagne de Ségolène Royal c'est formidable, mon entrée en campagne, c'est nul. C'est sociologique, chez vous : vous êtes 2/3 de gauche, pour 1/3 de droite."

L'entrée vient d'arriver : Coquilles Saint Jacques poêlées. Salade mélangée et volaille émincée pour le Ministre.

I télé, ce n'est donc pas sa tasse de thé ? Regard vers son conseiller en communication Franck Louvrier :

"Ah! Franck m'a dit de ne pas y aller trop fort, alors... (sourire) Je ne dis pas tout ce que je pense de vous. Je ne veux pas qu'on se fâche. Mais Cécilia, en revanche, elle aime bien I télé, elle dit que c'est la chaîne la plus ouverte, la plus variée. Enfin, il faut reconnaître que vous avez beaucoup progressé".

L'entrée en matière épuisée, le rapport de force installé, on passe aux questions politiques. Arrivée du plat de résistance : un filet de bar sur un risotto aux champignons et légumes verts pour nous, une deuxième assiette de crudités et son émincé pour Nicolas Sarkozy (régime, régime...).

Ségolène Royal ? Elle ne l'inquiète pas, même si il s'agace des grâces que lui font les médias.

"Non, elle ne va pas s'effondrer, c'est macho de dire ça. Elle est intelligente, solide, courageuse. Non, elle ne s'effondrera pas. Mais il faut lui opposer les idées. Moi, je serai sur le terrain des idées. Poli, courtois, mais intraitable sur le fond. C'est une femme, mais c'est surtout une responsable politique. Ca fait 20 ans qu'elle est là. Et puis Ségolène Royal, c'est moi qui lui ai ouvert la voie. Si je n'avais pas pris l'UMP comme ça, contre Chirac, vous croyez qu'elle aurait pu bousculer les éléphants du PS. Jamais... Maintenant, les français attendent le match. Le match des nouveaux. Ils ne vont pas être déçus. Je la sens bien cette campagne. Vous allez voir le sondage IPSOS qui sort cet après midi. Je repasse en tête, j'ai 51% au second tour."

En attendant, il y a débats à l'UMP à partir de samedi. Ca compte ? Il balaie l'affaire d'un revers de main.

"Le moins possible. De toute façon les jeux sont faits. Alliot Marie a perdu 9 points dans le dernier sondage. Moi je serai sur une chaise, peut-être même sans cravate. J'écouterai, je répondrai. De ma chaise. Ne pas en faire trop. Et si MAM me reprend sur la discrimination positive, cette fois je répondrai calmement. La première fois (lors de la convention du projet en novembre) j'ai été surpris. C'était une erreur".

Bayrou. "Je n'en parle pas, je ne critique pas. Ses électeurs voteront pour moi au second tour, je ne l'attaquerai pas. Je dis juste qu'il se trompe de chemin".

Le Pen. Il l'aura, un jour il l'aura...

"Mais on ne fait pas reculer Le Pen en étant Ministre de l'Intérieur. Il faut pouvoir agir sur tous les terrains. Redonner espoir dans l'avenir. Redonner espoir. Dans les années 50/60 l'avenir était un espoir. Au creux des années 80/90, il est devenu une peur. Il faut redonner espoir. Le Pen, il est là depuis 1983, avec les magouilles de Mitterrand... On ne le chassera pas comme ça... "

Et Jacques Chirac ? Il parait qu'il regarde LCI, lui.

"Oui. Il regarde toute la journée mais on ne parle plus beaucoup de lui. Franchement, je ne voudrais pas être à sa place".

Il revient sur sa gestion des médias. Pas trop, "ça use"... Depuis la rentrée, il n'a fait que PPDA, Chabot ("Trois heures, six millions de téléspectateurs, vous avez vu ca ? Je suis le seul à faire ça."), Inter une fois, RTL une fois et deux fois Europe 1. "Elkabbach c'est le meilleur. Lui, il travaille. Ca me rassure".

Le dessert arrive. Un flan au pomme, très fin avec sa boule de vanille couronnée d'une chips de pomme. Pour nous... Nicolas Sarkozy se contente d'un bol de fromage blanc avec son coulis de fraise (sans sucre?) et enchaîne sur sa vision de l'école.

Spectaculaire mémoire. Il connaît par cœur, mot après mot le discours prononcé quelques semaines plus tôt sur l'Education. "entre l'uniforme et le jean qui laisse beaucoup trop voir, il y a une marge", dit-il (mais il ne dit pas "string", parce Ségolène Royal l'a déjà fait). Je veux une école sans casquettes vissées sur la tête, sans portables, ou les élèves se lèvent lorsque le prof entre dans la pièce".

Nostalgie ? Non, retour à quelques bonne vieilles valeurs dans un monde qui "change si vite". Les parents attablés acquiescent. Nathalie (Ianetta) demande dans un éclat de rire si il ne veut pas venir chez elle donner quelques leçons à son fils Oscar. Nicolas Sarkozy rigole à son tour.

A cet instant, les assiettes ont disparu. On sert le café avec de jolies truffes carrées et du sucre de canne. Sarkozy le guerrier, l'homme dont la jambe droite n'a pas cessé de s'agiter depuis une heure, se laisse - apparemment - aller à l'évocation de quelques souvenirs.

Il raconte les plaisirs simples de son enfance. Les escapades au café avec "son grand père qui l'a élevé", le trajet en métro, le jus d'orange presque rituel de ces sorties magiques, la main dans celle du Docteur Malah. Sarkozy enfant se damnait, dit-il, pour ces moment là. "Pour aller au spectacle on réservait quatre mois à l'avance. Ma mère nous achetait des vêtements neufs, pour y aller... Des vêtement neufs, c'était quelque chose. Attention, hein... On n'était pas pauvres. On était des bourgeois. Ca allait. Mais c'était tout de même quelque chose".

Il parle de sa première émotion de cinéma. "Ben Hur avec Charlton Eston, celui de 59, hein, pas l'autre... quand je l'ai vu au Kino, ça faisait quatre ans qu'il était à l'affiche. Quatre ans, aujourd'hui un film ca rester quoi ? Trois semaines à l'affiche?".

Aujourd'hui, il adore les bronzés 3 : "14 millions d'entrées. Il faut pas cracher sur un film parce qu'il a rencontré le public. C'est comme Jonathan Littel et ses "Bienveillantes" (qu'il a lu et apprécié même si certains passages l'ont mis mal à l'aise) : "250.000 exemplaires vendus sans un seul article de presse. Il s'est bien passé quelque chose, non ? On ne peut pas le nier". Et il affirme : "moi j'ai vendu plus de 400.000 exemplaires de "Témoignages". Ca c'est quelque chose, non ?".
Retour à la littérature. Il dit que son livre préféré c'est le "voyage au bout de la nuit" de Celine. Qu'il adore Albert Cohen, et ces quarante pages ou Ariane attend Solal dans "Belle du seigneur". Que l'écrivain ait su se glisser avec une telle précision dans la tête d'une femme l'épate. Il est très sensible à ces quarante pages; C'est "son coté femme", dit-il.

Et le voilà érudit : "C'est un livre que Cohen a écrit en 68, sur les bords du lac de Genève... Il devait s'emmerder comme un rat". Il redevient sérieux : "Mais mon préféré de Cohen c'est le "livre à ma mère". Celui là, il l'a écrit en  59. Et la preface, vous savez : "aux insensés qui pensent que leur mère est immortelle". Ca c'est fort, très fort.

Il est 14h.35, retour à la politique. Nicolas Sarkozy confie qu'il ne se voit pas faire ça toute sa vie. Surprise générale.

"Deux mandats et c'est tout ?", glisse une journaliste. "Et encore, répond le candidat, si ca ne tenait qu'à moi je n'en ferais qu'un. Mais je ne peux pas. Tant d'espoirs reposent sur moi. Des millions de gens comptent sur moi. Je ne peux pas faire ça."
Et après ? "Après j'irai dans le privé, gagner de l'argent. Je suis avocat, je peux réussir là. Mais j'ai aussi des amis qui me confieraient bien la tête d'une grande entreprise privée. L'argent, ça compte. Je n'ai pas de fortune personnelle. Ce qui compte dans la vie, c'est l'amour. De l'argent, c'est pour les siens, pour acheter une maison, un bel appartement. Offrir un appartement à ses enfants... Je ne veux pas être comme Giscard et Raffarin, un ancien le reste de ma vie à me traîner là, à me lamenter sur ce que je ne suis plus".

14.45. Le " ministre-président-candidat " est reparti avec une franche poignée de main et un petit mot pour chacun. "C'était très sympa", me dit-il en me serrant chaleureusement le coude.

Bien entendu, cher Zbiegnew c'était off. Et oui, Charles, les cuisiniers de la Place Beauvau ont le tour de main... Mais on sait maintenant à quoi servent ces rencontres off... Alors, pourquoi se priver de vous le raconter. A moins que vous ne vouliez pas savoir ? (Laurent BAZIN publié sur http://canalplusblog.typepad.com/bazin/)

Militants de gauche, ne vous faites pas d’illusion et ne montez pas sur le grand cheval blanc de votre idéal, car on fait de même dans votre camp. Vous êtes comme tous ces gens qui crient haro sur celui qui écrit ou annonce ou montre ce que d’autres lui ont demandé d’écrire, d’annoncer ou de montrer… Tout dans notre société des médias est "off". La campagne interne du PS a été "off" et je suis certain qu'un jour, on en sortira un "best off" car c'est à la mode.
Moi-même, je suis obligé de m’auto censurer pour éviter que… la direction de L’AUTRE QUOTIDIEN me demande d’annuler ma chronique. Remarquez que je possède, en magasin, quelques écrits (lettres ou mails) quelques enregistrements de conversations , quelques commentaires "off", avec des amis me voulant du bien, qui démontreraient aisément que la liberté de parole n’existe que quand on ne s’en sert pas. N’est-ce pas Laurent Bazin ? Je compatis, mon gars, mais la route est encore longue... Tu avaleras encore beaucoup de off!
Mais je déblogue…
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commentaires

E
Bazin n'était pas là aujourd'hui pour interviewer Buffet ! Bizarre ? Non, juste une grippe !
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R
Merci pour le doc. Je rejoins Sarko sur une chose : Voyage au bout de la nuit est vraiment un bouquin extraordinaire. (même si son auteur est une ordure et le mot est faible).
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Y
Sarkozy a le bras long en ce qui concerne les médias. Se rapeller du limogeage de Genestar suite à une couverture "déplacée ".<br /> Maintenant Sarkozy peut se rassurer en contemplant le dernier numéro de Paris Match.
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E
iTélévision est vraiment une bonne chaîne d'informations...pour l'instant. Une chaîne très "ouverte" comme le dit Cécilia S. !<br /> Nicolas S. voudrait qu'elle soit plus gentille (la chaîne, pas Cécilia, quoique !;-)) avec lui. Il n'y a aucune raison que des journalistes soient "gentils" !!! Ce qui est dérangeant, c'est que Laurent Bazin a publié puis a accepté la censure ! Nous serons vigilent pour la suite des "débats" sur cette excellente chaîne de télévision !
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C
Merci, jean-Marie… Bazin en avalera encore oui. Nous aussi… hélas… mais c'est comme ça, je comprends combien il faut avoir le gosier dilatable dès qu'on entre "en polirique".
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